img_pub
Rubriques

Coronavirus. Contre la crise, le Maroc doit revenir à l'Etat social

Coronavirus. Contre la crise, le Maroc doit revenir à l'Etat social
Mehdi Michbal
Le 14 mars 2020 à 12h43 | Modifié 14 mars 2020 à 12h43

Retour de l’Etat providence, réinvestissement massif dans les hôpitaux, plan de sauvegarde de l’emploi, suspension des échéances de l’impôt… face au Covid-19, la France a opéré un surprenant virage à gauche. Des mesures dont il serait bon de s’inspirer pour notre plan anticrise en gestation.

C’est en véritable « chef de guerre » que Macron a pris la parole jeudi soir pour s’adresser aux Français. Eclaboussé par deux années de tensions sociales (gilets jaunes, grèves anti-retraite, etc.) et largement désavoué pour sa politique ultra-libérale et les multiples cadeaux accordés aux riches (suppression de l’ISF, réduction d’impôts sur les entreprises…), Macron est apparu complètement changé. Métamorphosé.

Face au Covid-19, il a tenu une ligne de défense ultra socialiste, annonçant le retour en force de l’Etat providence, désavouant le marché, la privatisation de la santé et décrétant une injection massive de fonds dans le budget de l’Etat pour soutenir les hôpitaux, indemniser le chômage partiel et empêcher la faillite programmée de milliers d’entreprises. Du Roosevelt revisité, qui remet au goût du jour des choix économiques qu’une certaine élite disait jusque-là trop coûteux, démodés, voire totalement inconscients…

Une pandémie qui interroge le modèle de développement

« Ce que révèle d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenus, de parcours ou de profession, notre Etat-providence n'est pas un coût ou une charge mais un bien précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie à d'autres est une folie ».

Cette phrase tirée de l’allocution de Macron est particulièrement révélatrice de cette prise de conscience au sommet de l’une des plus grandes économies d’Europe. Déléguer la santé est décrit comme « une folie ». Et c’est bien ce que beaucoup de pays dans le monde, dont le Maroc, ont essayé de faire ces dernières années, en croyant de manière aveugle à l’autorégulation du marché, en estimant que l’Etat n’a pas à tout gérer, et en faisant des équilibres budgétaires une règle d’or dans la conduite des politiques publiques.

Une règle d’or que le discours de Macron a fait implicitement sauter en décrétant le « quoi qu’il en coûte » face à la pandémie. Une expression utilisée trois fois pour illustrer le volontarisme budgétaire de l’Etat dans l’effort général pour endiguer la crise sanitaire et ses conséquences sur l’emploi et l’économie.

Le « quoi qu’il en coûte » qui fait sauter les règles de Maastricht

Sur le plan de la santé pure et dure, le président français a annoncé ainsi une grande injection de fonds dans l’hôpital public. Il n’a pas donné de chiffre, mais n’a pas non plus fixé de plafond. Ce sera « open bar », quel qu’en soit le coût.

« La santé n'a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies quoi qu'il en coûte. Beaucoup des décisions que nous sommes en train de prendre, beaucoup des changements auxquels nous sommes en train de procéder, nous les garderons parce que nous apprenons aussi de cette crise ».

Fait intéressant à relever : ce réinvestissement massif dans la santé publique n’est pas simplement une réponse à la crise. Mais une politique qui survivra à la pandémie. Il ne s’agit pas ici de répondre à la panique, mais de prendre un virage de politique publique.

Autre mesure courageuse, surprenante : le soutien inconditionnel et sans limite à la sauvegarde de l’emploi.

« Nous n'ajouterons pas aux difficultés sanitaires la peur de la faillite pour les entrepreneurs, l'angoisse du chômage et des fins de mois difficiles pour les salariés. Aussi, tout sera mis en œuvre pour protéger nos salariés et pour protéger nos entreprises quoi qu'il en coûte, là aussi », lance le président français, en annonçant la mise en place d’un mécanisme exceptionnel de chômage partiel.

Concrètement, Macron propose ici un deal aux entreprises qui souffrent de la crise et qui seront tôt ou tard obligées de réduire les effectifs. Les salariés qu’elles veulent licencier seront maintenus dans leurs postes sans aucune charge pour l’entreprise, puisque c’est l’Etat qui paiera leurs salaires.

A elles seules, ces deux mesures budgétaires, sans limites, coûteront des dizaines de milliards d’euros à l’Etat français, selon le ministre de l’Economie. Elles ne manqueront pas de faire voler le déficit budgétaire et faire éclater la fameuse règle de Maastricht que tous les Etats de l’UE doivent respecter : ne pas franchir la barre de 3% de déficit.

Une règle qu’utilisent également toutes les institutions financières mondiales pour monitorer les politiques budgétaires dans le monde, et dont notre pays souffre tout particulièrement.

Déficit budgétaire : un répit pour le Maroc ?

Engagé dans une LPL (ligne de précaution et de liquidité), le Maroc est tenu de respecter cette règle d’or. Une règle pour le moins très contraignante, surtout quand on a encore besoin d’investir massivement dans l’éducation, la santé, la culture, tout en continuant dans l’effort de l’investissement public et le soutien de la demande intérieure, qui restent à ce jour les seules véritables dynamos de la croissance en l’absence d’un secteur privé qui investit, prend des risques et crée des emplois. Des besoins que le FMI reconnaît, mais qu’il appelle à financer par d’autres biais : augmenter les recettes fiscales, privatiser les établissements publics, réduire la masse salariale de l’Etat… Tout sauf laisser filer le déficit budgétaire.

Dans son dernier rapport sur le Maroc (publié le 28 janvier 2020), le FMI reprochait justement au gouvernement Elotmani son laxisme budgétaire. Et dans des mots durs. Une réprimande pour un… petit point de déficit : 4% à fin 2019, contre le fameux 3% sur lequel le pays s’engage dans son contrat de crédit.

>>> Lire à ce sujet : BUDGET. Les reproches du FMI au gouvernement marocain

Dans son discours, Macron laisse entendre qu’il fera pression sur l’UE pour que tous les pays de la zone euro puissent aller dans cette direction : sauver l’économie par la dépense. Et quoi qu’il en coûte encore une fois…  « Nous, Européens, ne laisserons pas une crise financière et économique se propager. Nous réagirons fort et nous réagirons vite. L'ensemble des gouvernements européens doit prendre les décisions de soutien de l'activité puis de relance quoi qu'il en coûte ».

Un signal assez rassurant, qui on l’espère, sera capté par les 26, et évitera à l’Europe de retomber dans les travers de la crise des subprimes. L’UE n’a de toute les façons pas trop le choix : après avoir épuisé toutes ses cartouches monétaires (les taux sont aujourd’hui négatifs), les pays de la zone euro sont tenus de dépenser plus pour relancer la machine. Ce qui les poussera, peut-être, à revoir les mécanismes budgétaires de l’Union, et délivrer, par ricochet toutes les économies en développement, dont celle du Maroc, de cette épée de Damoclès des 3%. Au moins pour cette année de crise…

Des pistes pour le plan Benchaâboun

Le Covid-19 est en train de changer les équilibres mondiaux. Il interroge en tout cas les modèles de développement de l’économie mondiale, la mondialisation à outrance des chaînes de production et remet l’Etat au centre des enjeux sociaux et économiques.

En attendant, c’est aux urgences économiques qu’il faut parer : sauvegarder les emplois, éviter la faillite des entreprises, relancer la machine…

Au Maroc, une cellule de veille pilotée par le ministre des Finances a été mise en place cette semaine pour réfléchir aux mesures anti-crise. Certaines, décrétées en France, paraissent d’ores et déjà comme des pistes utiles pour notre économie. La principale : c’est de ne pas être très regardant sur la dépense.

La grande majorité des économistes du pays et de nos décideurs critiquaient jusque-là le modèle de croissance basé sur la demande intérieure. On le disait essoufflé, peu rentable, déconnecté de la réalité du monde…C’est en partie vrai et nous l’avons soutenu plusieurs fois dans ce journal. Mais avec le Covid-19, ce même modèle, centré sur la dépense publique, paraît aujourd’hui comme le seul rempart contre la récession. Et aussi comme le seul moyen pour relancer l’activité économique.

Dépenser plus, c’est :

- Maintenir à flot des entreprises en soutenant leur carnet de commande,

- Injecter de l’argent dans des travaux d’infrastructure ou autres pour créer de nouveaux emplois et distribuer du pouvoir d’achat,

- Verser pour les secteurs touchés des compensations à la sauvegarde de l’emploi. Le Maroc n’est pas aussi riche que la France pour indemniser à 100% le chômage temporaire, mais peut, comme après la crise de 2008, prendre en charge une partie des coûts liés à l’emploi (cotisations sociales et IR notamment). Objectif : alléger les coûts salariaux des entreprises pour limiter au maximum les pertes d’emplois.

Les secteurs visés peuvent être l’hôtellerie, les métiers du tourisme, le transport aérien et portuaire, les métiers et industries liés à l’import-export…

- Reporter les échéances de l’impôt : Macron a décidé de suspendre pour ceux qui en ont besoin les prochaines échéances, sans justification, sans formalité et sans pénalité. Beaucoup d’entreprises marocaines seront, incapables de s’acquitter du premier acompte de l’IS payable avant fin mars ou du solde de la TVA trimestrielle, et cela faute de trésorerie. Une pareille mesure pourrait soulager leurs finances.

D’autres mesures peuvent être prises, adaptées à chaque type d’activité et calibrées selon l’ampleur des dégâts dans tel ou tel secteur. La CGEM présentera également dans les prochains jours des solutions au gouvernement.

Combinés à des instruments de politique monétaire, ces mesures budgétaires peuvent limiter la casse, créer un cercle vertueux, ou donner au moins des signaux rassurants au marché et à la population.

Le prochain Conseil de Bank Al-Maghrib, qui se tient mardi prochain, est en cela très attendu. Abdellatif Jouahri marchera-t-il sur les pas de ses pairs américains et anglais en baissant son taux directeur ? Annoncera-t-il des plans massifs d’injection de liquidité par le biais de rachats d’actifs comme décidé jeudi par la BCE ?

Face aux appels incessants d’assouplir sa politique monétaire, le Wali de Bank Al-Maghrib répondait ces derniers mois qu’il voulait préserver des cartouches pour les temps durs. On saura mardi si la crise du Cornavirus en est un aux yeux de Abdellatif Jouahri…

 

 

 

 

 

 

 

Si vous voulez que l'information se rapproche de vous Suivez la chaîne Médias24 sur WhatsApp
© Médias24. Toute reproduction interdite, sous quelque forme que ce soit, sauf autorisation écrite de la Société des Nouveaux Médias. Ce contenu est protégé par la loi et notamment loi 88-13 relative à la presse et l’édition ainsi que les lois 66.19 et 2-00 relatives aux droits d’auteur et droits voisins.
Mehdi Michbal
Le 14 mars 2020 à 12h43

Résultats marché

MASI Pts

Marché de change

Journée du 05-05-2026

à lire aussi

En Bourse, le secteur de la distribution sous-performe par rapport au MASI
Actus

Article : En Bourse, le secteur de la distribution sous-performe par rapport au MASI

Le secteur de la distribution a débuté l’année positivement, mais l’indice MASI Distribution a chuté de 3,33% depuis le 10 février. Ce repli résulte d’une consommation sous pression et d'une prudence accrue des investisseurs.

Cosumar. En 2024, une croissance portée par l’export et une amélioration de l’endettement
Actus

Article : Cosumar. En 2024, une croissance portée par l’export et une amélioration de l’endettement

Cosumar clôture l’année 2024 avec des résultats soutenus par une dynamique positive sur le marché local et international, ainsi que par la mise en service de la raffinerie de Sidi Bennour.

Le marché termine en baisse de 1,2%
La séance du jour

Article : Le marché termine en baisse de 1,2%

Impact des résultats financiers trimestriels Le 28 février 2025, suite à la publication des résultats financiers trimestriels, l'indice MASI de la Bourse de Casablanca a […]

Lancement d'une opération d'échange de valeurs du Trésor de 614,4 MDH
Actus

Article : Lancement d'une opération d'échange de valeurs du Trésor de 614,4 MDH

La Direction du Trésor et des finances extérieures, relevant du ministère de l’Économie et des Finances, a procédé le jeudi 27 février à une opération d’échange de bons du Trésor d’un montant de plus de 614,4 millions de DH, dont le règlement est prévu pour le 3 mars 2025.

ACAPS. Les primes collectées en 2024 en hausse de 5,3%
Actus

Article : ACAPS. Les primes collectées en 2024 en hausse de 5,3%

Le marché marocain de l'assurance a enregistré une progression de 5,3% en 2024, avec un total des primes collectées atteignant 59,7 MMDH. Cette croissance est portée par l'assurance vie et l'assurance non-vie, selon les dernières statistiques de l’ACAPS.

La prime de risque baisse à 6,5% au 1er semestre de 2025 (BMCE Research )
Actus

Article : La prime de risque baisse à 6,5% au 1er semestre de 2025 (BMCE Research )

BMCE Research retient une prime de risque de 6,5% pour le premier semestre 2025, en baisse par rapport à septembre 2024. Pour mieux refléter la dynamique actuelle du marché, dominée par des facteurs techniques, l’évaluation repose désormais sur une méthode par sondage.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité