VERBATIM. Abdellatif Jouahri s’explique sur le maintien du taux directeur
Ses détracteurs le taxent de "rigidité" sur son choix de ne pas jouer sur les taux d’intérêt pour relancer le crédit et la croissance. Lui plaide la prudence et affirme ne pas vouloir griller toutes ses cartouches.
Tenu ce mardi matin 24 septembre 2019, le Conseil de Bank Al Maghrib était attendu sur le taux directeur. Une baisse était espérée pour relancer l’inflation et la machine économique en ces temps de panne de croissance.
Finalement, le Conseil a décidé de maintenir le loyer de l’argent à 2,25%, mais a concédé toutefois une baisse du taux de la réserve monétaire, qui passe de 4 à 2%. C’est l’équivalent de 11 milliards de dirhams de cash frais qui sera injecté dans le système bancaire pour faire face au resserrement de la liquidité et encourager justement les banques à distribuer plus de crédit à l’économie.
Mais pourquoi privilégier l’instrument de la réserve monétaire à une baisse directe du loyer de l’argent, point qui cristallise toutes les critiques à l’égard de Abdellatif Jouahri et de ses choix de politique monétaire.
Interpellé sur ce point lors de la conférence de presse suivant le Conseil, le gouverneur de la banque centrale a pris le temps de justifier ses choix.
Voici en sept points un résumé de l’argumentaire de Jouahri en faveur du maintien du taux directeur à son niveau actuel :
1. Une décision prise à l’unanimité des membres du Conseil
Je ne suis que le président du Conseil de Bank Al Maghrib. Si le Conseil décide d’une baisse, pourquoi pas ? Mais la décision du maintien a été prise à l’unanimité des membres du Conseil où sont représentés des gens du secteur privé et des anciens banquiers.
2. La baisse du taux directeur ne garantit pas la relance du crédit
Quand j’ai baissé en 2016 le taux directeur à 2,25%, le rythme de croissance des crédits n’a pas augmenté, mais a décéléré. Et ce, malgré la politique accommodante de la Banque centrale comme la mise en place d’une ligne spécifique pour la PME.
Le problème aujourd’hui n’est pas un problème de taux, mais un problème de visibilité, de confiance.
3. La baisse du taux directeur pénalise les épargnants
Quand on baisse le taux directeur, les banques baissent tout de suite les conditions créditrices (rémunération des dépôts), et de manière plus amplifiée que la baisse du taux directeur. Par contre, pour les taux débiteurs, elles mettent du temps. Ce sont donc les épargnants qui paient le prix.
4. Garder des munitions pour les moments difficiles
La BCE qui a baissé ses taux à des niveaux extrêmement bas (0% actuellement pour le refinancement des banques) subit aujourd’hui des attaques des banques centrales d’Allemagne et des Pays Bas, qui lui reprochent d’avoir grillé toutes les cartouches en sa disposition.
Vu la volatilité interne et externe à laquelle on est exposé, je préfère avancer en gardant des munitions.
5. Eviter un nouveau PAS
Dans le rapport annuel présenté au Roi, j'ai dit que certains appellent une politique monétaire et budgétaire plus souple. Mais j'ai dit qu'il faut rester vigilant par rapport à la dette publique. Il ne faut pas hypothéquer l'avenir des générations futures par un endettement excessif. J’ai vécu le PAS (plan d'ajustement structurel des années 80), et j’espère que le Maroc ne revivra jamais ça.
6. Lâcher l’inflation, c’est condamner le pouvoir d’achat
Il faut être responsable. Si je lâche l’inflation, c’est le pouvoir d’achat du citoyen qui va être touché. Et il n’y a pas de "bonne" inflation pour celui qui paie de sa poche.
7. Le taux directeur n’est pas le seul instrument de relance
Notre contribution ne se limite pas au taux directeur. Nous sommes prêts à fournir toutes les liquidités nécessaires dont ont besoin les banques pour financer l’économie.
Supposez que la demande de crédit reparte à 10% (chose que j’espère), et que les dépôts ne suivent pas. Je prends le cas le plus défavorable. Nous donnerons alors toutes les liquidités dont auront besoin les banques.
Nous avons différents instruments pour opérer. Nous avons initié hier des swap de devises de 4 milliards de dirhams aux banques. Sur le collatéral direct (liquidité contre Bons de Trésor), nous avons encore 50 milliards de dirhams de marge.