Débat. Faut-il lâcher l’inflation et le déficit budgétaire pour booster la croissance ?
Dans sa dernière sortie médiatique, le Haut commissaire au Plan Ahmed Lahlimi a appelé les pouvoirs publics à lâcher le déficit budgétaire et le taux d’inflation pour réoxygéner l’économie. Une ligne keynésienne qui fait débat aussi bien au Maroc que dans le monde. Nous avons soumis cette idée à deux illustres économistes, Saïd Saadi et Youssef Saadani. Voici ce qu’ils en pensent.
Ahmed Lahlimi a jeté un pavé dans la mare. Commentant le bilan économique de l’année 2018 lors d’un point de presse organisé le 16 janvier, le Haut commissaire au Plan a plaidé pour des politiques budgétaire et monétaire plus souples. Il considère ainsi que la croissance de l’économie marocaine est trop faible. Pour la booster, il faut, préconise-t-il, lâcher le déficit budgétaire et ouvrir le robinet du crédit pour financer la production et la consommation, quitte à subir une hausse de l’inflation.
Des mots qui sonnent comme une critique directe à la politique budgétaire menée par le gouvernement, centrée sur le maintien du déficit budgétaire à un niveau proche de 3,5% comme le recommandent le FMI et la Banque mondiale. Mais aussi et surtout un reproche à l’action de la Banque centrale qui, à travers sa politique monétaire, tient à garder l’inflation à un niveau inférieur à 2%.
"Presqu’aucun pays en voie de développement n’a une inflation inférieure à 2%, ni un déficit budgétaire inférieur à 4%. Le Maroc a besoin de plus de "bonne inflation" pour relancer la machine économique. Cela permettrait même à l’Etat de rembourser plus rapidement sa dette intérieure qui représente l’essentiel de l’endettement global", tonne Ahmed Lahlimi.
Accepter plus d’inflation, c’est pour Lahlimi une manière de relever le niveau de création monétaire, qui sera adressée aux secteurs productifs pour créer plus de richesses et plus d’emplois et contribuer par ricochet au développement des secteurs sociaux (éducation et santé).
Un discours keynésien que le Haut commissaire au Plan remet au goût du jour en ces temps de grands questionnements sur le modèle de développement du Maroc. Reste à savoir si la solution Lahlimi est réaliste dans une économie qui traîne un taux d’endettement public de plus de 82% du PIB, et dont la société reste très sensible à toute hausse des prix à la consommation. Booster la croissance par la hausse des prix est-il un phénomène sain ? Le Maroc peut-il se permettre en ces temps de disette une politique keynésienne, qui fait fi des équilibres budgétaires et monétaires ?
Saïd Saadi : "Rompre avec le modèle néolibéral"
Economiste et ancien ministre PPS sous El Youssoufi, Saïd Saadi pense que le Haut commissaire au Plan a tout à fait raison d’appeler à plus de souplesse. "Nous allons mourir de cette lutte constante contre l'inflation", nous dit-il. "Nous affichons une inflation faible depuis au moins une dizaine d'années, sans que cela ne se traduise concrètement par de la croissance".
Pour lui, garder l’inflation à un niveau bas ne sert que les intérêts des banquiers et non pas ceux de l’économie en général. "C'était cela l'hypothèse avancée depuis plusieurs années: baisser l'inflation pour donner de la confiance aux investisseurs et leur aménager un bon climat des affaires qui pourrait améliorer leurs profits. Alors qu'en fait une inflation modérée sert les banquiers qui en profitent pour proposer des taux d'intérêt consistants".
Critique vis-à-vis du secteur privé, Saïd Saadi pense que celui-ci ne joue pas son rôle de locomotive de l’investissement et de la création d’emploi. Et ce en dépit de toutes les incitations et cadeaux fiscaux que lui accorde l’Etat.
"Il n'y a que quelques grands groupes qui assurent l'essentiel des investissements, qui d'ailleurs ne sont pas orientés vers des secteurs productifs mais plutôt vers les services et la finance, en plus de l'investissement à l'étranger notamment en Afrique subsaharienne", martèle-t-il.
"Nous avons un problème de légitimité du secteur privé qui ne livre pas des résultats socio-économiques probants", persiste notre interlocuteur.
Pour Saïd Saadi, il est donc important de rompre avec ce modèle néolibéral, qui connaît une crise non seulement au Maroc mais à l'échelle mondiale: "les pays qui s'en sont sortis sont des pays qui ont appliqué des politiques hétérodoxes, avec une forte intervention de l'Etat en tant que principal investisseur", nous explique-t-il.
Il prône donc d'agir à deux niveaux :
- Au niveau de la demande, il propose de supprimer les politiques d'austérité "qui font mal à l'économie".
- A un second niveau, il propose de réhabiliter l'Etat dans son rôle économique: "Il faut agir sur la distribution des richesses, ainsi que les dépenses sociales liées à l'éducation et à la santé qui sont fondamentales pour la productivité et la compétitivité. Et là nous touchons à plusieurs aspects, dont la fiscalité et la protection sociale", explique-t-il
Des propositions budgétivores qui se retrouvent heurtées à l'orthodoxie budgétaire et monétaire mise en place aussi bien par le gouvernement que par la Banque centrale, dont le Wali a indiqué à plusieurs reprises que toute hausse du déficit budgétaire mènerait vers une hausse de l'endettement, et conduirait le pays vers un cercle non vertueux de déficits. Sa ligne à lui est simple : "une croissance modérée mais saine".
Une ligne bien loin de ce que préconisent Ahmed Lahlimi et notre économiste de gauche Saïd Saadi pour qui le budget de l’Etat doit impérativement stimuler la croissance. "Le déficit n'est pas mauvais dans des conditions de manque de dynamisme des investissements privés", souligne-t-il.
Quant au risque de surendettement que cette politique implique, notre interlocuteur estime que si la dette est utilisée à bon escient, pour financer notamment un investissement public rentable, "le rendement à moyen terme sera plus élevé que le taux d'intérêt, et la croissance y gagnera".
Youssef Saadani : "Il faut soutenir l’offre"
Des propos sur lesquels l’économiste Youssef Saadani ne semble pas d’accord : "Avec près de 65% du PIB en dette directe du Trésor et plus de 82% en PIB de dette publique globale, notre endettement est déjà élevé en comparaison à d'autres pays émergents", souligne-t-il.
Youssef Saadani prône plutôt un renforcement supplémentaire de l'offre avant de songer à un soutien à la demande. Il indique que la croissance potentielle du Maroc, c'est-à-dire la croissance estimée lorsque les facteurs de production (travail, capital) sont utilisés de manière optimale, n’est que de 3%.
"Les entreprises ne sont donc pas assez productives, l’entrepreneuriat n’est pas assez dynamique et notre compétitivité structurelle est faible. Il faut donc poursuivre tout ce qui se fait sur les stratégies sectorielles et tout ce qui peut renforcer le développement de l'entreprise", explique-t-il.
Dans ce contexte, notre économiste rappelle qu'une relance supplémentaire de la demande sans soutien de l'offre (alors que la première est déjà satisfaite en grande partie par les importations), mènerait indéniablement à un creusement supplémentaire du déficit commercial: "Cela se traduirait donc par une dépréciation de la monnaie nationale et une baisse des réserves de change, une mauvaise piste à emprunter alors que le Maroc s'est engagé à libéraliser graduellement son régime de change", explique-t-il.
Une donnée que confirme une étude du CESE menée en 2013 sur la commande publique. Le Conseil avait observé le comportement des dépenses publiques de 2002 à 2011 et est sorti avec une conclusion assez édifiante. Alors que la commande publique évoluait en moyenne de 30% sur la période étudiée, le taux de croissance moyen du PIB n’a progressé que de 4,6%. Or entre 2002 et 2006, la croissance du PIB se situait à 5,4% quand la commande publique ne progressait que de 6,4%. Des chiffres qui prouvent que la dépense publique, quoique forte, ne se traduit pas forcément en croissance.
Pire encore, le CESE avait signalé dans cette même étude que la commande publique a un contenu élevé et croissant en importations, ce qui contribue "très significativement au déséquilibre de la balance commerciale et au déficit de la balance des paiements, qui représentent désormais des enjeux majeurs pour l’économie nationale".
En 2009 par exemple, plus de 45% des dépenses des entreprises et établissements publics ont été couvertes par des importations, signale le CESE.
Des chiffres qui appuient le raisonnement de Youssef Saadani sur la corrélation directe entre dépenses publiques et déficit des comptes extérieurs.
Inflation : le Maroc est aligné sur l'Europe
Côté inflation, Saadani affiche également son désaccord sur la ligne portée par Lahlimi. Il estime ainsi que les taux d'intérêt au Maroc aujourd'hui sont déjà "très bas", et qu'une réouverture du robinet du crédit ne conduirait pas forcément à un décollage de l'inflation. "Même quand nous avons eu une flambée de la demande entre 2005 et 2008, il n’y a pas eu d’inflation" argumente-il.
Cette faible inflation marocaine est liée, selon notre interlocuteur, non pas à la politique conservatrice de Bank Al Maghrib en termes de création monétaire, mais au régime de change qui reste à ce jour quasi-fixe et à l’intégration de l’économie marocaine à la zone Euro.
"Puisque nous avons une monnaie stable, que nous sommes très intégrés commercialement à l’Europe et que notre ancrage monétaire est donc principalement un ancrage à l’Euro, l’évolution des prix au Maroc est très proche de l’évolution des prix en Europe. Nous importons donc la faible inflation européenne", explique-t-il.
Il ajoute par ailleurs que les niveaux d’inflation importants enregistrés par d'autres pays émergents sont liés à la volatilité importante du taux de change de leurs monnaies.
"Le fait d’avoir une inflation faible au Maroc n'implique pas que l'économie marocaine est sujette à des politiques restrictives. Je pense que nous avons plutôt des politiques macroéconomiques neutres qui ne sont ni restrictives ni expansionnistes", conclut Youssef Saadani.