A Essaouira, un surprenant André Azoulay qui interpelle les ministres lors de l'Investor Day
André Azoulay, sponsor moral et matériel, parrain de la ville d'Essaouira et de sa renaissance, a interpellé les ministres et responsables publics présents lors de l'événement "Essaouira Investors Day" sur plusieurs sujets où il estime qu'il y a eu des retards. Des sujets qui concernent Essaouira. Détails.
Ce mardi 23 juillet 2024, à l'évidence, Azoulay s'exprimait à titre de Souiri et non en tant que conseiller. Il avait même un peu préparé les esprits pour ce qu'il allait dire car il n'a pas vraiment improvisé. Pas sur le fond.
Au début d'une séance de causerie au coin du feu (Fireside Chat) animée par Mustapha Mellouk, André Azoulay avait annoncé la couleur, qu'il souhaitait "dire [ses] obsessions dans ce que nous n'avons pas su faire, dans ce qui reste à faire, et dans des défis qui sont structurellement vitaux, d'abord parce qu'ils le méritent, mais ensuite parce que si on n'y apporte pas la réponse qu'ils méritent, ce que nous avons fait sera probablement remis en cause".
Il évoque des souvenirs. Par exemple, en 1991, sa nomination en tant que conseiller par le Roi Hassan II: "(...) Quand Sa Majesté Hassan II Allah yarhmou m'a appelé et m'a proposé d'être son conseiller en 91, je lui ai dit immédiatement, je lui ai dit Majesté, je ferais ce que votre Majesté souhaite, mais d'entrée de jeu je vous dis qu'Essaouira aura sa place dans mes responsabilités si vous m'y autorisez. Il m'a, non seulement agréé, mais il m'a encouragé".
"Il m'a dit si vous ne le faites pas, vous n'aurez pas rempli votre mission. (...) Et je me souviens d'un premier meeting que j'ai fait, j'étais conseiller du Roi. On n'est pas nécessairement, quand on a la position de conseiller, pour faire des meetings publics. Mais il m'y a autorisé. J'ai fait une grande émission de télévision, qui s'appelait l’homme en question [sur 2M, ndlr]. Et Sa Majesté m'avait dit, tu prends tes risques. (...) Peut-être que le lendemain de l'émission, tu ne seras plus mon conseiller. Et cette émission était consacrée à Essaouira".
Faut-il y voir un parallèle avec ce qui allait se passer par la suite dans cette journée de l'Investor Day? Quelle que soit la réponse, il savait ce qu'il faisait et ce n'est pas en tant que conseiller qu'il est intervenu.
Le moment qui a surpris plus d'un a commencé vers la demi-heure après le démarrage.
Voici donc la suite.
Azoulay: "Pour le cas où certains seraient obligés de nous quitter plus tôt que nous ne le souhaiterions, je veux qu'ils entendent un certain nombre de choses de moi avec toute ma gratitude, et avec toute ma reconnaissance. Mais je m'en voudrais (...) si je ne le dis pas, si je ne le partage pas avec vous, et si je n'essaye pas d'avoir une réponse.
"Est-ce que je peux me lever ? Ça va être plus à l'aise pour dire ce que j'ai à dire. Non pas en tant que procureur, mais simplement en tant que citoyen".
Essaouira est enclavée, le cri qui résonne comme une accusation
"Essaouira est enclavée, Essaouira connaît une dynamique exceptionnelle, mais l’enclavement est un défi, c’est un handicap", c’est par ces mots qu’André Azoulay a entamé le fireside chat.
En s’adressant au ministre de l’Équipement et de l’Eau Nizar Baraka, présent dans la salle, André Azoulay continue : "Il y a une chose que je ne comprends pas, la première autoroute qui aurait pu aller de Marrakech à Essaouira s’arrête à Chichaoua, pourquoi ? Les habitants d’Essaouira ont droit à une explication. On a une ville qui connaît un développement formidable et qui incarne un Maroc qui devient aujourd’hui une référence internationale respectée et enviée. Alors, on se dit que s’ils veulent faire une autoroute dans la région, elle va évidemment atteindre Essaouira. Mais on s’arrête à 80 km d’Essaouira! Qui nous dit pourquoi ? La seule chose qu’on demande, monsieur le ministre, est de comprendre pourquoi".
"La deuxième autoroute, de Casablanca à El Jadida, et d’El Jadida à Safi, s’arrête à 100 km d’Essaouira à la fin du chantier, pourquoi ? … Dans la décision régalienne de l’État, l’autoroute s’arrête là, et pourtant on sait qu’Essaouira a un problème d’enclavement. Là aussi, on se demande qu’est-ce qui fait qu’on s’arrête là ? C’est vrai qu'il y a la voie expresse, mais cette voie expresse, pour qu’elle le soit véritablement, il aurait fallu des trémies pour traverser deux villages. Sans ces trémies, tout l’avantage comparatif d’avoir une voie expresse est perdu ; les 15 minutes qu’on gagne sont perdues. Pourquoi y a-t-il la voie expresse et pas l’autoroute ? ", constate Azoulay.
"Le port d’Essaouira, inspiré par de bonnes intentions, est un chantier qui a eu 6 ou 7 ans de retard. La décision a été prise à ce moment-là de prendre 2 ou 2,5 hectares sur la baie d’Essaouira. J’étais un peu réservé, mais mes réserves ont reçu des réponses de la responsable de l’Agence nationale des ports en disant que les laboratoires les plus compétents au monde, spécialistes des courants marins, avaient été consultés et avaient dit que ces deux hectares repris sur l’océan n’allaient pas déstabiliser les courants marins et n’auraient pas de conséquence sur la baie, qui est le trésor d’Essaouira. C’était un laboratoire portugais, parmi les plus performants au monde. Le résultat est l’exact contraire, Essaouira est envahie par le sable… c’est un drame et je ne sais pas si on peut le réparer… c’est une vraie menace. Même les hectares qui ont été pris sur la mer, pour développer, la moitié est vide. On n’a rien fait de ce qui avait été prévu, donc si vous permettez, je crois qu’il y a un dossier là qui est ouvert et sur lequel on doit avoir des réponses", ajoute Azoulay mettant ainsi la lumière sur un drame que vit la ville.
Dans le même contexte, relatif au transport, M. Azoulay s’est adressé à Mohammed Abdeljalil, Ministre du Transport et de la Logistique également présent sur place : "J’ai assisté aux premières discussions sur la ligne à grande vitesse (LGV) qui va arriver jusqu’à Agadir. Bien sûr, lorsqu’on va aller de Marrakech à Agadir, il est évident qu’on va s’arrêter à Essaouira. C’était dans le plan initial, et après, les travaux ont commencé, et puis je vois que ce qui avait été prévu à l’époque a disparu. Est-ce qu’on a dit aux Souiris qu’on ne l’a pas fait parce qu’une telle étude a montré que la faisabilité financière ou technique ou la réalité géographique faisait que non ? Non, rien… Pour nous, quelles que soient les raisons, si elles existent, on a besoin d’en débattre… On a le droit, au moins, à des informations qui guident, qui justifient et qui expliquent les décisions comme celle-là".
Ici, André Azoulay met le doigt sur un point fondamental : la communication envers les territoires et envers les citoyens et la possibilité donnée aux régions et aux territoires de se défendre et de se battre pour attirer des projets de développement.
Sur un autre registre, mais toujours lié à la connectivité de la ville, le parrain d'Essaouira poursuit : "Dès qu'il y a deux ou trois vols qui arrivent en même temps, les voyageurs sont assis par terre, et d’autres font la queue au soleil. Au départ, ils sont assis par terre parce qu'on n'a pas fait le nécessaire. Alors qu'il y a un espace à l'étage fermé qui pourrait les recevoir, il ne l'est pas. Ça mérite quelque chose parce que ça va se multiplier. On a annoncé tout à l'heure ces presque 4 milliards de DH d'investissements dans ce domaine, notamment avec un Club Méditerranée de 350 chambres qui va drainer un trafic aérien très important. On ne peut pas attendre que ces choses commencent sans avoir apporté structurellement une réponse", assène Azoulay.
Dans le même contexte, M. Azoulay fait des remarques sur la RAM en termes de connectivité interne, notamment les liaisons Rabat-Essaouira et Casablanca-Essaouira : "Quand on est Parisien, Londonien, Bruxellois, Madrilène, ou Allemand de Stuttgart, il est facile de venir à Essaouira. C'est confortable : deux heures et demie, trois heures maximum. Mais depuis Rabat ou Casablanca, vous savez ce que cela représente. Entre janvier et la fin du mois de juin, Essaouira a enregistré environ un million de nuitées. Un grand tiers de ces nuitées sont nationales. Malgré les cinq heures nécessaires pour arriver de Rabat, ou les quatre heures de Casablanca, les visiteurs viennent. Mais le Parisien a plus de chance que nous. Il arrive à Essaouira en deux heures et demie. Tout est là, et notre compagnie nationale nous regarde de très loin. Elle ne nous regarde pas du tout, d’ailleurs. Donc, il y a un problème"
Réponse de Nizar Baraka: "Aujourd'hui, il y a une conviction profonde sur laquelle nous travaillons au niveau du ministère : il faut véritablement veiller à désenclaver Essaouira. C'est un objectif que nous avons fixé, comme nous l'avons fait pour un certain nombre de provinces où ce problème est réel, comme Taounate et d'autres villes. Face à cela, plusieurs options s'offrent à nous, et c'est la raison pour laquelle nous avons besoin d'un débat serein pour identifier les meilleures options. Je dois rappeler que le Souverain nous a donné comme orientation de passer de 1.800 km à 3.000 km d'autoroutes. Nous avons donc 1.200 km à réaliser dans les prochaines années. Nous allons soumettre au Souverain un certain nombre d'axes prioritaires pour définir et décliner le programme", explique Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau en réponse aux propos d'Azoulay.
Sur le point spécifique du choix de la voie expresse, Baraka expliquait que les routes expresses à double voie avaient l'avantage de ne pas tuer les petits villages et au contraire les préservaient, contrairement aux autoroutes. Ce à quoi Azoulay rétorque : dans ce cas, pourquoi a-t-on réalisé 1.800 km d'autoroutes? Le débat reste entier.
Pour sa part, le ministre du Transport et de la Logistique, Mohammed Abdeljalil, a rebondi sur l'intervention d'Azoulay : "Pour des raisons qui peuvent paraître un peu simplistes, mais qui sont réelles, lorsqu'on compare les deux villes de Marrakech et d'Agadir, chacune compte un million d’habitants. Essaouira, elle, compte cent mille habitants. Donc, quand on examine la connexion, on passe de 250 km à 360 km si on relie Marrakech à Agadir via Essaouira. Cela ajoute 100 km. Et on se pose la question : est-ce qu'on ajoute 100 km pour connecter par l'autoroute 100.000 habitants, compte tenu du budget, sachant que les ressources financières sont limitées et que beaucoup d'autoroutes ne sont pas autofinancées ?"
"En ce qui concerne le TGV, les bureaux d'études qui ont été invités à le faire ont comparé les deux couloirs, le couloir atlantique qui passe par Essaouira, et le couloir continental qui passe par le Haut Atlas. Ils se sont rendus compte qu'il y avait au moins autant de tunnels dans l'Atlantique que dans l’autre. Ils sont obligés de traverser des montagnes. Mais vous savez, le TGV doit être à plat, donc s'il y a juste une colline de 200 mètres, il faut faire un tunnel. Or, lorsqu’on traverse sur la partie Atlantique, à toutes les fins de l'Atlas qui descendent vers la mer, on traverse davantage de tunnels. Les estimations des études montrent que si l’on passe par le niveau continental, on a besoin de 50 MMDH, alors que par le niveau atlantique, on a besoin de 75 MMDH, soit 25 MMDH de plus. Cela signifie qu'il est plus viable de passer par le continental. En revanche, il faut connecter Essaouira par le chemin de fer", résume le ministre du Transport et de la Logistique.
Par ailleurs, Mohammed Abdeljalil considère que les critiques faites aux aéroports sont un peu exagérées : "Maintenant, concernant le confort de l'aéroport, c'est une problématique que l'on retrouve dans beaucoup d'aéroports. J'ai entendu des personnes me dire qu'à l'aéroport de Casablanca, il est impossible de s'asseoir en attendant leurs bagages. J'ai invité l'Office national des aéroports à revoir cela. Ils ont ajouté quelques sièges. Je vais demander au directeur général de veiller à ce que l'aéroport d'Essaouira soit traité en termes de confort pour les passagers, au même titre que tous les autres aéroports du Maroc. En général, les critiques faites aux aéroports sont, à mon sens, un peu exagérées. Je voudrais tout de même le souligner, puisque j'en ai l'occasion. Lorsque nous faisons des évaluations de la qualité de service internationale avec des bureaux spécialisés, nous obtenons des résultats très surprenants en termes de qualité. L'aéroport de Marrakech, avant la petite crise que nous avons eue il y a quelques mois, était mieux classé que tous les aéroports auxquels il est connecté. Sans compter qu'il a été classé parmi les plus beaux aéroports du monde sur le plan architectural par un certain nombre de bureaux internationaux".
Concernant la connectivité interne et les remarques sur la RAM, le ministre du Transport et de la Logistique souligne la nécessité d'un soutien étatique pour que la compagnie puisse relier efficacement Rabat et Casablanca à Essaouira : "Je pense que la Royal Air Maroc est aujourd'hui une compagnie à laquelle on a fixé un objectif simple dans le cadre du contrat programme. Cet objectif est de devenir un connecteur intercontinental en s'appuyant sur le hub de Casablanca, qui doit être développé pour lui permettre de remplir ce rôle. En d'autres termes, la Royal Air Maroc est appelée à devenir un concurrent des autres compagnies et à travailler dans le cadre de ces alliances. Pour atteindre cet objectif, la compagnie devra attirer des passagers en proposant, par exemple, des vols Paris-Rio en passant par Casablanca à un tarif inférieur à celui d’un vol direct Paris-Rio, ce qui peut représenter une réduction de 30 à 40%. Il y a toujours des voyageurs sensibles aux prix. Au niveau mondial, 30% des destinations se font en escale. Donc, pour que la Royal Air Maroc puisse atteindre cet objectif et connecter certaines destinations dans des conditions particulières, si elle n’arrive pas à intégrer ces destinations dans son réseau de manière rentable, la seule solution restante est de la soutenir".
Au final, Il s'agit là d'une belle journée dont on se souviendra. Chaque ville se portera mieux si elle a des porte-paroles, des défenseurs qui étudient bien les dossiers et savent les défendre, comme André Azoulay le fait depuis longtemps et avec succès pour Essaouira. Et en ce jour de grâce du mardi 23 juillet 2024, Essaouira est au moins assurée d'être connectée à l'autoroute.