Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Vie, ville et livres à vivre
Telle serait la trilogie du bonheur de lire que l’écrivain argento-canadien, Alberto Manguel a offert aux gens du livre et de la lecture. Variations autour de ce rêve, par Abdellah Najib Refaif.
Une vie sans livres est-elle une vie à vivre ? Vaste et étrange question que seuls les accros à la lecture se posent parfois quand les livres se font rares, que leur prix devient inabordable ou que la vue baisse et rend leur lecture difficile sinon impossible.
Les autres, de plus en plus nombreux en ces temps du tout numérique, n’ont que l’embarras du choix en matière de lectures aussi brèves que rapides. Après tout, il n’est pas dit que tout le monde doit fréquenter des livres, ni en faire une raison de vivre. Il y a sûrement dans la vie beaucoup de choses plus importantes qu’un livre à lire, un temps à consacrée pour une tout autre occupation dont le plaisir ne serait pas moindre. Nul doute, sinon l’humanité entière s’isolerait avec un bouquin entre les mains. Mais en sera-t-elle plus épanouie et plus heureuse pour autant ? Allez savoir…
Le bon lecteur, pour moi en tout cas, reste celui du silence et du quant-à-soi. Le lecteur est un chasseur solitaire.
Cette question oiseuse, poursuivie par une discussion non moins inutile, a été posée par une personne de ma connaissance qui a hissé la lecture au rang d’une prière quotidienne. C’est dire si elle en fait grand cas et ne tolère que modérément une discussion qui ne porterait pas sur un livre, un auteur, une nouvelle parution ou ne susciterait pas l’évocation extatique d’un chef d’œuvre de la littérature universelle. Il est vrai que certains lecteurs compulsifs ne peuvent s’empêcher de contenir leur enthousiasme après la lecture d’un livre. Dès lors, toute conversation est noyée dans une volubilité insaisissable alors qu’elle se voulait partage et envie de donner envie de lire. Cela part toujours d’un bon sentiment mais finit dans un délire verbal. Le bon lecteur, pour moi en tout cas, reste celui du silence et du quant-à-soi. Le lecteur est un chasseur solitaire.
Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte (Schopenhauer)
Parfois, nous prend l’envie d’opposer à ces lecteurs de tout ce qui se publie une autre et saine façon de fréquenter les livres, comme s’en amusait Simon Leys dans l’une de ses "chroniques des antipodes" citant Schopenhauer : "L’art de ne pas lire est très important. Il consiste à ne pas s’intéresser à tout ce qui attire l’attention du grand public à un moment donné. Quand tout le monde parle d’un certain ouvrage, rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera pas de lecteurs. Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte".
Aujourd’hui, à l’heure de ce « tout-à-l’égo » verbeux qui se publie sur les réseaux sociaux, on imagine ce qu’aurait conseillé le philosophe allemand grincheux du XIXème siècle.
Restons dans la lecture pour se poser une autre question similaire et probablement tout aussi oiseuse : une ville sans livres est-elle une ville à vivre ?
La personne de ma connaissance, ce lecteur addict et compulsif, n’a pas assez de mots pour exprimer son courroux, rappelant que la ville de Rabat, capitale du pays, compterait à peine une dizaine de librairies, majoritairement dans le centre-ville. Ce n’est pas faux et, pire encore, les quartiers les plus huppés de la cité : Agdal, Ryad et Souissi ne disposent que de deux ou trois librairies.
Est-ce à dire que les gens qui ont les moyens n’auraient pas le temps de lire, alors que ceux qui ont le temps n’en auraient pas les moyens? La vie est injuste en plus d’être mal faite, c’est bien connu, mais, fulmine le lecteur addict, « est-ce une raison pour qu’une aussi grande ville, capitale qui plus est, exhibe honteusement une aussi faible offre culturelle ? » Ici, le ratio par habitant frise le néant livresque, ce trou béant où gît, croît et se fortifie le monstre de l’inculture et de la barbarie. Certes, comme l’écrit Georges Steiner, « la culture ne nous sauvera pas de la barbarie. Mais cette dernière ne nous sera pas épargnée si nous renonçons à la première. »
D’une ville, l’autre et toujours à propos de livres. Une vie, une ville et des livres à vivre. Telle serait la trilogie du bonheur de lire que l’écrivain argento-canadien, Alberto Manguel a offert aux gens du livre et de la lecture.
Propriétaire d’une immense bibliothèque privée de 40.000 ouvrages, constituée le long d’une vie et au fil du temps, Manguel vient d’en faire don à la ville de Lisbonne. Le maire de la capitale portugaise lui a proposé de l’installer dans un ancien palais, un monument historique qui sera restauré afin d’accueillir cette prestigieuse donation. Mieux encore, la bâtisse deviendra en 2024 le Centre d’études de l’histoire de la lecture. Ainsi, l’auteur du grand ouvrage de référence, « L’histoire de le lecture », a trouvé refuge pour ses 40.000 livres dans la ville natale de Fernando Pessoa, auteur, lui, de l’étrange et atypique « Livre de l’Intranquillité ». Miracle de certaines livres et de certaines villes ? Alberto Manguel qui avait voyagé et trimballé sa bibliothèque à travers plusieurs pays n’y croyait pas. Mais, l’homme qui a lu tant de livres n’oublie pas de citer, en s’amusant, l’écrivain et journaliste anglais, Keith Chesterton : « Ce qu’il y a de plus incroyable avec les miracles, c’est qu’ils arrivent. »
Puissent-ils s‘accomplir, pour les édiles de nos villes, sous nos cieux vers lesquels montent, depuis le temps des temps, tant et tant de prières muettes et insistantes !