Un faux-semblant de normalité en Europe
NEWPORT BEACH, 5 août 2013 – En Europe, le mois d’août est traditionnellement celui des vacances, bon nombre de responsables gouvernementaux ayant pour habitude de prendre quelques semaines de repos à cette période. Un certain nombre d’initiatives importantes sont par conséquent mises en attente jusqu’au «grand retour» de début septembre.
Cette année, un aspect supplémentaire vient néanmoins ajouter à la nécessité pour l’Europe d’appuyer sur le bouton pause en ce mois d’août. Compte tenu de l’imminence des élections allemandes, peu souhaitent risquer d’entraver la victoire très probable de la chancelière Angela Merkel. L’Allemagne ne constitue-t-elle pas en effet un acteur central du bon fonctionnement de l’Europe, les qualités de fermeté de la chancelière ayant ces dernières années permis au continent de surmonter de nombreux défis. Ainsi, beaucoup préfèrent reporter les décisions politiques les plus controversées, plutôt que faire des vagues susceptibles de perturber la stabilité du navire politique allemand.
Un certain nombre de données économiques récentes semblent appuyer cette approche. Fin juillet, l’indicateur de production manufacturière en Europe, qui fait l’objet de la plus grande attention, a par exemple franchi un seuil et révélé une hausse, pour la deuxième fois seulement sur une période de 23 mois.
Ajoutant à ce sentiment de normalité réconfortante, plusieurs dirigeants européens ont récemment formulé des déclarations optimistes dans les médias. Alors même que l’euro et la zone euro se trouvaient «menacés il y a tout juste neuf mois», le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a dernièrement expliqué que «cela n’[était] plus le cas aujourd’hui».
Tout ceci a suscité un apaisement fort appréciable sur les marchés financiers. Les spreads souverains de taux d’intérêt se comportent relativement bien, l’euro s’est renforcé, et les marchés boursiers présentent une solide hausse.
Pourtant, nul n’est dupe de la situation. Le sentiment de normalité qui prévaut en cette saison estivale ne présente ni un caractère naturel, ni un caractère nécessairement durable à long terme. Il est la conséquence de facteurs temporaires et, si jamais l’Europe n’est pas suffisamment attentive, potentiellement réversibles. Si les dirigeants ne s’attachent pas rapidement de nouveau à appréhender les défis économiques de manière plus globale, le calme actuel pourrait bientôt laisser place à un renouveau d’agitation.
La tâche ne consiste pas seulement à relancer et à faire aboutir les différentes initiatives économiques et politiques – régionales ou nationales – qui ont été laissées en suspens jusqu’aux élections allemandes. Ces différentes décisions verticales, bien que complexes et évidemment porteuses de conséquences, pourraient bien ne représenter en réalité qu’une problématique secondaire pour l’Europe.
Il appartient en effet à l’Europe de contrer et d’inverser un certain nombre de difficultés micro-économiques qui ont tendance à s’ancrer de plus en plus profondément dans sa structure économique et financière. Chaque jour qui s’écoule complique un peu plus la conception et la mise en œuvre de remèdes durables aux quatre principaux maux de l’Europe.
Tout d’abord, le chômage ne cesse d’augmenter. Le taux de chômage global (12%) n’a pas encore atteint ses plus hauts sommets, entretenu par une pénurie d’emplois alarmante chez les jeunes (qui représentent 24% des chômeurs dans l’ensemble de la zone euro, les pourcentages les plus dramatiques s’élevant respectivement à 59% et 56% en Grèce et en Espagne).
Deuxièmement, la fatigue de l’ajustement a tendance à se généraliser et à s’accentuer. Les citoyens d’un certain nombre d’États européens en difficulté depuis déjà bien longtemps – et notamment les chômeurs de longue durée – ne perçoivent toujours pas les avantages durables que leur promettent les mesures d’austérité qui pèsent sur eux. Et la conséquence ne consiste pas seulement en une déception générale, mais également en une agitation sociale inquiétante. Ces dernières semaines, la stabilité politique d’États comme la Grèce et le Portugal a fort souffert de luttes au sein du gouvernement, qui ont mis à mal la crédibilité des dirigeants, et aggravé le mécontentement populaire.
Traduit de l’anglais par Martin Morel
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