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Ukraine : l'échec de la politique européenne

Par Joshka Fisher. L'UE n'a probablement jamais rien vu de tel: le gouvernement ukrainien a fait semblant de négocier un accord d'association pour faire marche arrière à la dernière minute. Les dirigeants de l'UE se sont sentis roulés dans la farine.

Le 3 janvier 2014 à 17h01

... A Moscou l'ambiance était à la fête.

 

BERLIN – Ainsi que nous le savons maintenant, le président ukranien, Viktor Ianoukovitch, négociait dans le seul but de faire augmenter le prix que la Russie aurait à payer pour garder l'Ukraine dans son orbite stratégique. Quelques jours plus tard, Ianoukovitch et Poutine signaient divers accords commerciaux et annonçaient que la Russie accordait à l'Ukraine un rabais sur le prix du gaz naturel russe et un prêt de 15 milliards de dollars.

Du point de vue de Ianoukovitch, cette conclusion sert l'Ukraine à court terme : le rabais sur le gaz l'aidera à passer l'hiver, le prêt l'aidera à éviter de faire défaut sur sa dette, et le marché russe dont dépend son économie lui restera ouvert. Mais à moyen terme, en rejetant l'UE au profit de la Russie, l'Ukraine risque d'y perdre son indépendance - dont dépend l'ordre post-soviétique en Europe.

En terme d'orientation stratégique, l'Ukraine est un pays divisé. Les régions de l'est et du sud (notamment la Crimée) veulent revenir vers la Russie, tandis que celles de l'ouest et du nord veulent s'orienter vers l'Europe. Dans l'avenir prévisible, le cas échéant ce conflit intérieur peut être résolu seulement par la violence, ainsi que les manifestations de masse qui se prolongent à Kiev le laissent à penser. Mais aucune personne raisonnable ne peut véritablement souhaiter un tel dénouement. L'Ukraine a besoin d'une solution pacifique et démocratique qui ne sera trouvée que dans le cadre du statu quo.

L'attitude de l'UE appelle une explication. Ianoukovitch a toujours été un allié du Kremlin. Son élection en 2010 a marqué la fin de la Révolution orange pro-européenne d'Ukraine qui l'avait empêché de remporter l'élection présidentielle truquée de 2004 et de maintenir l'Ukraine dans le camp de la Russie. Dans ces conditions, pourquoi l'UE veut-elle un accord d'association, alors qu'elle ne peut rien proposer à l'Ukraine qui soit à hauteur de l'offre russe ?

La réponse se trouve dans la relation entre l'Europe et la Russie. Du fait de l'écroulement de l'Union soviétique, la Russie a non seulement perdu son statut de superpuissance, mais elle a dû resserrer ses frontières, alors qu'elle les avait repoussées à l'ouest depuis Pierre le Grand - et finalement jusqu'à l'Elbe et la Thuringe. Après que Poutine ait succédé à Eltsine comme président de la Fédération de Russie, il a poursuivi et il continue à poursuivre trois objectifs stratégiques : mettre fin à soumission stratégique de la Russie post-soviétique à l'Occident, rétablir sa souveraineté sur la grande majorité des républiques ex-soviétiques (ou du moins exercer sur elles un contrôle suffisant pour empêcher l'expansion de l'OTAN vers l'est) et repositionner peu à peu  la Russie en tant que puissance mondiale.

Ce n'était pas l'Armée Rouge qui devait permettre d'atteindre ces objectifs, mais le potentiel économique russe, notamment une stratégie de politique énergétique reposant sur les énormes réserves de gaz naturel et de pétrole du pays. Cela supposait de contrôler ces richesses et d'établir de nouvelles voies pour les exporter vers l'Europe. Ces voies éviteraient l'Ukraine, la rendant vulnérable à un chantage - car couper son approvisionnement en gaz serait alors sans conséquence pour l'Europe. L'objectif final serait pour la Russie de regagner le contrôle du réseau de gazoducs ukrainiens. A ce moment là, l'Ukraine serait mûre pour rejoindre "l'Union eurasiatique" de Poutine, une alternative à l'UE destinée à maintenir les ex-pays soviétiques dans la sphère d'influence russe.

A part les gazoducs Nord Stream et South Stream qui évitent l'Ukraine pour exporter le gaz russe vers l'Europe, le Kremlin a réussi empêcher l'Europe d'accéder à la mer Caspienne et à l'Asie centrale, régions riches en hydrocarbures. En pratique, l'Azerbaïdjan, le Turkménistan et le Kazakhstan ne peuvent exporter leur production vers l'Europe qu'en utilisant le réseau de gazoducs russes. La seule exception, l'oléoduc Bakou–Tbilissi–Ceyhan (BTC)  qui va d'Azerbaïdjan en Turquie a été encouragé par les USA, mais pas par l'Europe qui n'a jamais rien fait de similaire.

Tout cela est bien connu dans les capitales occidentales. L'objectif final de Poutine - une révision en profondeur de l'ordre stratégique de l'après-Guerre froide en Europe - est de plus en plus clair, car il s'en rapproche. Mais jusqu'à présent ni l'UE ni les USA n'ont voulu ou pu y répondre efficacement.

Or l'initiative ukrainienne de l'UE devait être une tentative de réponse. L'enjeu était élevé pour l'Europe, car si l'Ukraine perd d'une manière ou d'une autre son indépendance, cela présentera un risque pour la sécurité européenne - un risque que perçoivent parfaitement la Pologne et les pays baltes. Avec le rejet de l'accord d'association par Ianoukovitch, l'UE a perdu son pari.

On ne peut reprocher à Poutine de défendre habilement son interprétation de ce qu'est l'intérêt de la Russie. La responsabilité de l'échec de l'UE en Ukraine incombe aux dirigeants européens qui ont mal défendu leur cause. De grands discours vides ne peuvent masquer le manque d'attention de l'Europe pour ses propres intérêts stratégiques, ce qui va lui nuire dans ses relations avec la Russie. Si les Européens veulent changer cela, ils doivent adopter une approche plus efficace et plus attentive à leurs intérêts.

C'est vrai également d'autres domaines. Fin 2013, la diplomatie russe pouvait s'estimer satisfaite en considérant sa liste de succès impressionnants : la Syrie, l'accord nucléaire provisoire avec l'Iran et maintenant le rejet de l'Europe par l'Ukraine. Il reste à savoir si les dirigeants européens voient les relations entre ces différents événements et en comprennent les conséquences. Le seul fait d'avoir à poser cette question est inquiétant.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2014


 

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Le 3 janvier 2014 à 17h01

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