Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Tapis rouge pour Xi Jinping en Europe

Le 13 mai 2024 à 11h47

Modifié 13 mai 2024 à 12h17

C’est une première pour le président chinois Xi Jinping de visiter trois pays en Europe depuis sa réélection en mars 2023. Son dernier voyage dans cette région remonte à 2019. Entretemps, le monde est passé par la période de la pandémie Covid, puis entré dans des conflits majeurs comme en Ukraine et en Palestine. Ces crises ont chamboulé la physionomie des relations internationales et fragilisé notre monde. Elles ont, en contrepartie, renforcé le rôle de Pékin à travers le monde.

En mars de l’année dernière, au même moment où il fût élu pour un troisième mandat, la diplomatie chinoise marquait des points en réconciliant l’Arabie Saoudite et l’Iran, deux adversaires que tout séparait. Pékin a pu ainsi renforcer son influence dans cette région si stratégique, tout en garantissant ses approvisionnements en matière énergétique. Indirectement, elle y a affaibli le rôle des américains et renforcé l’image d’une Chine pays faiseur de paix. Le mois d’avril dernier, les chinois continuaient à s’y impliquer en rapprochant, dans un même élan, les mouvements palestiniens le Fatah et le Hamas.

Cette fois-ci c’est le tour de l’Europe. Jinping a visité la France puis la Serbie et la Hongrie. En France, sa visite d’État était pour fêter le 60e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques dans ce contexte international qui requiert, plus que jamais, une meilleure coordination entre ces deux membres permanents du Conseil de sécurité. Il y a un an, juste après la réélection de Jinping, Macron se rendait à Pékin pour évoquer les questions bilatérales dont le commerce et les investissements. Macron avait sur le cœur d’évoquer aussi la guerre en Ukraine, la situation en Afrique, et au Moyen-Orient ainsi que les tensions dans l’Indopacifique.

A Paris comme à Pékin, on est conscient que le monde traverse un tournant historique où les menaces sont à un niveau de dangerosité jamais égalé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Les risques de fragmentation sont élevés et toute coopération entre les puissances, comme la Chine et la France, est la bienvenue, surtout dans ce contexte d’instabilité. Cependant que pèse encore la France face à la 'mastodonte' chinoise et au grand appétit de Pékin d’augmenter sa part du gâteau dans le monde et plus particulièrement en Europe ?

Pour se donner des renforts, à chacune de ses rencontres avec Jinping, le président français trouvait la parade en se flanquant du président de la Commission européenne. Ce fût le cas en mars 2019 avec Jean-Claude Juncker, et cette fois-ci avec la présidente Ursula Von der Leyen. Macron a tenu à remercier publiquement son hôte d’avoir accepté cette formule tripartite pour évoquer les relations sino-européennes. Dans son esprit, cela permet, comme il l’a rappelé, de clarifier l’agenda commun et d’éviter toute logique de bloc et bâtir plutôt des convergences. En réalité, le président français est plus conscient que jamais que la France pèse de moins en moins sur la scène internationale, et que sans l’Europe elle serait encore plus vulnérable.

Relations "fraîches" entre Macron et Scholz

C’est certainement pour aligner leurs positions que Macron a rencontré discrètement le chancelier allemand Olaf Scholz avant l’arrivée du président chinois en France, autour d’un dîner privé révélé plus tard par la presse. Cette furtive rencontre visait à aligner leurs positions vis-à-vis de la Chine à la veille de la venue du président chinois. Selon toute vraisemblance, Macron aurait voulu que le chancelier le rejoigne pour rencontrer Jinping, et peser plus face aux chinois, en compagnie de la présidente de la Commission comme fût le cas avec Angela Merkel en 2019.

Le chancelier allemand aurait décliné la proposition de se joindre à la rencontre avec Jinping en raison d’agenda semble-t-il. Il n’est cependant un secret pour personne que les relations entre Macron et Scholz sont fraîches, pour ne pas les qualifier autrement. Leurs désaccords sur les questions européennes sont multiples, comme leurs politiques face à la guerre en Ukraine, ou le comportement à adopter face à la Russie. Leur seule entente est d’être d’accord pour maintenir la concertation en amont malgré leurs divergences.

On se rappelle que ces deux responsables européens se sont affrontés à plusieurs reprises comme lorsque Macron a évoqué en février dernier la possibilité d’envoi de troupes terrestres en Ukraine, champs de bataille plus proche de l’Allemagne que de la France. Cette initiative prise unilatéralement par Macron, sans consulter son homologue allemand, a été fermement rejeté par le chancelier. Il en a été de même pour la proposition française de financer conjointement les investissements militaires en Europe pour ne plus dépendre des américains, idée peu partagée par la classe politique allemande.

On se demande comment l’idée d’inviter le chancelier allemand à rencontrer le président chinois a effleuré l’esprit de Macron et ses conseillers, alors que Scholz venait juste de rentrer de Chine et de rencontrer longuement Jinping. Le chancelier allemand y a séjourné du 14 au 16 avril dernier à la tête d’une forte délégation d’hommes d’affaires et d’entrepreneurs. Lorsqu’il s’agit de relations purement économiques, l’allemand s’inscrit dans la défense pure et simple des intérêts suprêmes de son pays sans consulter les autres. Pour lui, l’Allemagne doit d’abord maintenir son rôle de première puissance européenne.

Le chancelier se rappellera certainement des critiques acerbes reçues pour ce voyage en Chine de la part des politiques et des médias français. Paris estimait à l’époque que la politique allemande à l’égard de la Chine ne peut réussir que si elle est intégrée à la politique étrangère européenne. Subissant des assauts sans précédent à la veille de sa visite en Chine, Scholz prenait la plume pour publier une tribune où il justifia sa démarche, tout en donnant des gages aux dirigeants de l’Union-européenne de défendre les intérêts de l’Union.

En réalité, Olaf Scholz a montré plus de lucidité et de maturité que Macron, quand il déclarait au lendemain de l’attaque russe contre l’Ukraine que nous vivons un changement d’époque, et qu’il fallait privilégier des solutions diplomatiques à la confrontation armée. Macron au contraire, après avoir multiplié les contacts avec Poutine, évoquera la mort cérébrale de l’OTAN, la fin de l’Occident puis soudainement le réarmement de l’Europe et l’envoi des troupes en Ukraine. Toutes ces sautes d’humeur ne peuvent plaire ni à la classe politique allemande ni à l’esprit allemand. On comprend dès lors pourquoi le chancelier a décidé de faire, contre vents et marées, cavalier seul.

Investissements chinois en Serbie et en Hongrie

Dans cet imbroglio germano-français qui n’échappait pas aux chinois, Xi Jinping suivait son périple en Europe en visitant, après la France, la Serbie puis la Hongrie. En Serbie, le président Alexandar Vucic a mis la barre très haut pour s’attirer les faveurs des chinois en s’alignant tout simplement sur la position du Pékin concernant Taïwan. Il les a assurés sur la position claire de son pays à l’égard de l’intégrité territoriale en indiquant que Taïwan est la Chine. Une telle déclaration serait inenvisageable à Paris ou à Berlin. L’Occident a pris pendant longtemps l’habitude de mieux servir ses intérêts en divisant ses adversaires.

La délégation chinoise qui accompagnait le président Jinping aurait aimé faire le trajet entre la Serbie et la Hongrie par le train à grande vitesse qui ralliera Belgrade à Budapest construit par des entreprises chinoises. Lancée par des prêts du gouvernement chinois, cette liaison au cœur de l’Europe permettra de joindre les deux capitales en moins de trois heures contre huit actuellement. Ce projet chinois, que Bruxelles n’a pu financer, est une pièce maîtresse du dispositif logistique des nouvelles routes de la soie prônées à grands renforts par Pékin.

En Hongrie, comme en Serbie, Jinping s’est donc trouvé là aussi très à l’aise avec Viktor Orban, un Premier-ministre qui a le souci d’indépendance vis-à-vis de l’Union-européenne qu’il présidera pourtant à partir de juillet prochain. La visite de Jinping dans ce pays n’est pas un fruit du hasard. C’est un clin d’œil de la part de Pékin, et un soutien clair à la stratégie de la Hongrie et à son dirigeant nationaliste. Orban qui a pris ses distances avec la politique de Bruxelles à l’égard de la Chine, a toujours rejeté l’affrontement entre les blocs et prôné le rapprochement avec Pékin.

En retour, et surtout en guise de gratitude, Jinping a été bien généreux en lançant de nouveaux projets et des investissements colossaux pour construire des liaisons ferroviaires, des projets dans le domaine nucléaire, et la mise en place d’un oléoduc stratégique entre la Serbie et la Hongrie. Ces projets, que Bruxelles semblait incapables de financer, s’ajoutent aux autres investissements chinois en Hongrie dans le domaine de la fabrication des batteries et voitures électriques. En Allemagne et en France, comme au sein de l’opposition hongroise du reste, on dénonce déjà l’opacité qui entoure la signature de ces contrats, ainsi que leur impact sur l’environnement.

Mais en dépit de ces critiques, la réalité est que les investissements chinois continuent à grignoter patiemment des pans entiers des économies européennes. Les délégations chinoises qui se succèdent en Europe viennent régulièrement pour contempler leurs acquis et les avancements de leurs projets dans une Europe en perte de vitesse, qui manque souvent de panache et de dynamisme. On ne compte plus les acquisitions chinoises de certaines industries et même des vignobles et des terres arables. La Chine s’est lancée dans une frénésie d’achats des fleurons de l’économie européenne, y compris les infrastructures ferroviaires et portuaires.

Pris individuellement, les pays européens cèdent ce qu’ils n’arrivent plus à gérer à la nouvelle puissance asiatique qu’est la Chine qui promet, pour sa part, plus d’emplois aux citoyens et de modernisation des économies qu’ils n’arrivent plus à adapter au marché international. Collectivement, le Conseil européen, lors de sa session du 30 juin 2023, avait déjà formulé sa politique à l’égard de la Chine dont chaque pays européen devrait tenir compte pour maintenir un semblant d’équilibre.

L’ensemble européen, pouvait-on lire dans ces recommandations, devrait suivre une approche multiforme à l’égard de la Chine dans laquelle ce pays est considéré comme un partenaire concurrent et un rival systémique. Il insiste en demandant à Pékin, puissance internationale et membre du Conseil de sécurité, de respecter les droits humains et de faire pression sur son allié russe pour qu’il mette un terme à sa guerre en Ukraine. Ces injonctions déplacées, que l’Union a pris l’habitude d’adresser aux pays en développement, ne fonctionnent plus avec la Chine. C’est l’Europe qui a maintenant le plus besoin de la Chine et non le contraire.

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