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L’Irlande et le débat autour de l’austérité

Qu’ils soient pour ou contre, les intervenants au débat sur l’austérité intéressant aujourd’hui les économistes et les responsables politiques ont tendance à citer l’expérience de l’Irlande en la matière pour appuyer leur argumentation.

Le 2 juillet 2013 à 16h09

Et quand bien même les deux camps s’efforcent de mettre en avant le pays comme une illustration pertinente du sujet, aucun des deux ne parvient à convaincre l’autre. Cet exercice d’opposition s’avère néanmoins important, dans la mesure où il illustre la nature complexe des arguments avancés. Il démontre également combien il apparaît difficile d’élaborer des politiques économiques plus concluantes.

Repenchons-nous rapidement sur la triste expérience économique récente de l’Irlande. Bercées par la complaisance et l’excès de sources abondantes de financement artificiellement bon marché, les banques irlandaises se sont orientées vers une frénésie des prêts. La prise de risques irresponsable ainsi que l’avarice excessive ont pris le pas sur la régulation et la supervision prudentielles. Le système bancaire a fini par alimenter une spéculation massive, notamment caractérisée par une escalade considérable de prix de l’immobilier, pour finalement tomber à genoux lorsque ces bulles ont éclaté.

Contrairement aux nombreux ménages irlandais frappés par un chômage soudain et par la perte d’une partie de leurs richesses, les banques étaient considérées comme « de taille trop importante pour pouvoir échouer, » ce qui explique pourquoi les élites politiques d’Irlande sont intervenues au travers d’un financement d’État. Or, en ayant sous-estimé à la fois l’aspect domestique et l’aspect international du problème, les autorités ont transformé une situation de difficulté des banques en une véritable tragédie nationale.

Quand l’Irlande touche le fond

Plutôt que de voir restaurée la santé financière des banques et d’œuvrer en faveur de comportements responsables, l’économie irlandaise dans son ensemble a été tirée vers le bas. La croissance a chuté, le chômage grimpé en flèche. En l’absence d’opportunités, l’émigration a augmenté – rappel frappant de la mesure dans laquelle les crises économiques du pays ont à plusieurs reprises affecté sa démographie au cours de son histoire.

Nombre d’investisseurs ont quitté le navire d’un État autrefois désigné comme le « Tigre celtique. » Le gouvernement n’a eu d’autre choix que de solliciter un sauvetage auprès de la « troïka » – Fonds monétaire international, Banque centrale européenne et Commission européenne – transférant ainsi une importante composante de gouvernance économique nationale à un groupe d’institutions ad hoc, fragiles et parfois rivales.

Mais si d’autres États membres de la zone euro en difficulté se sont également tournés vers la troïka, l’Irlande s’est démarquée notablement d’au moins deux manières. Tout d’abord, deux gouvernements démocratiquement élus ont résolument appliqué les programmes d’austérité convenus, sans solliciter de dérogations ou modifications – évitant ainsi l’agitation politique s’y rattachant bien souvent. Deuxièmement, bien qu’endurant une souffrance considérable, la société irlandaise a collé à ce programme, bien peu de manifestations de rue à son encontre ayant éclaté par rapport aux nombreux mouvements constatés dans d’autres pays frappés par l’austérité.

Tout ceci place l’Irlande au milieu de trois problématiques importantes soulevées dans le cadre des débats sur l’austérité : la question de savoir si les politiques orthodoxes, qui mettent lourdement l’accent sur les réductions immédiates des budgets, peuvent ou non restaurer les conditions de la croissance, de la reprise de l’emploi et de la stabilité financière ; la question de savoir si les avantages de l’appartenance à la zone euro prévalent toujours sur le prix à payer par les États afin de restructurer leur économie ; et enfin celle de savoir comment une petite économie ouverte devrait se positionner stratégiquement dans le monde d’aujourd’hui.

Les partisans de l’austéritéfont valoir que l’Irlande serait sur le point de « passer au niveau supérieur » du programme de la troïka. La croissance est de retour, les primes relatives au risque financier ont considérablement diminué, l’investissement étranger retrouve des couleurs, et les exportations sont en plein essor. Tous ces éléments, affirment-ils, apportent les bases d’une croissance soutenue ainsi que d’une baisse du chômage. L’Irlande, concluent-ils, a eu raison de rester dans la zone euro, notamment dans la mesure où les petites économies ouvertes sans ancrage peuvent facilement être secouées par une économie mondiale fluide.

 « Pas si vite, » rétorque l’autre camp. Les détracteurs de l’austérité font valoir le fait que le PIB irlandais n’a toujours pas retrouvé son niveau de 2007. Le chômage serait encore trop élevé, les niveaux de chômage à long terme et de chômage des jeunes demeurant alarmant. La dette publique resterait elle aussi beaucoup trop élevée, la majorité de cette dette devant désormais, ce qui n’arrange en rien la situation, être remboursée à des entités publiques plutôt qu’à des créanciers privés (ce qui compliquerait la restructuration de la dette si elle venait à s’avérer nécessaire).

Que disent les adversaires de l’austérité

Les adversaires de l’austérité réfutent l’argument selon lequel les petites économies ouvertes seraient nécessairement mieux loties au sein d’une union monétaire, pointant l’exemple d’une Suisse qui parvient à faire face. Ils déplorent par ailleurs le fait que l’appartenance à la zone euro signifie qu’il n’en est pas encore fini des « dévaluations internes » de l’Irlande, qui impliquent une réduction significative des salaires réels.

Les données relatives à l’« expérience irlandaise » – notamment en l’absence d’éléments contrefactuels solides – ne sont pas suffisamment concluantes pour permettre à l’un des deux camps de s’octroyer une victoire décisive. De bonnes nouvelles analytiques se présentent cependant. L’exemple de l’Irlande apporte des éléments pertinents utiles pour nous permettre de comprendre comment un certain nombre de systèmes sociopolitiques, dont des États économiquement dévastés comme Chypre et la Grèce, ont jusqu’à présent fait face à des chocs qui semblaient fondamentalement impensables il y a seulement quelques années.

Dans le cadre de ma visite actuelle, la plupart des citoyens irlandais avec lesquels j’ai eu l’occasion de discuter m’affirment que le pays n’avait d’autre choix que de suivre la voie de l’austérité. Bien qu’ils apprécient toute l’urgence de la nécessité de croissance et d’emploi, ils estiment que de tels objectifs ne pourront être atteints que lorsque les finances de l’Irlande auront retrouvé des bases saines. Ils considèrent également que compte tenu de l’irresponsabilité des banques, il n’existe aucun moyen rapide de promouvoir une expansion soutenue. Ils demeurent en colère à l’égard des banquiers, et n’ont pas encore été suffisamment rétribués.

L’accumulation de richesses par l’Irlande au cours de la période où elle était encore le Tigre celtique, et au cours de laquelle le pays s’est hissé en haut du tableau économique européen, a par ailleurs constitué un absorbeur de choc efficace. Cet aspect, parallèlement à la crainte d’être abandonnés dans le blizzard géopolitique (malgré les liens historiques unissant le pays à la Grande-Bretagne et à l’Amérique), décourage les velléités irlandaises d’expérimenter l’économie en dehors de la zone euro.

La société irlandaise semble finalement extrêmement hésitante à changer de cap. Erreur, ou décision judicieuse, l’Irlande restera bel et bien fidèle à l’austérité. Les efforts destinés à retrouver un contrôle national sur le destin du pays prendront par définition un certain temps, semblent estimer les Irlandais. Les citoyens de certains autres États européens en difficulté pourraient bien en revanche s’avérer moins patients.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2013
 

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Le 2 juillet 2013 à 16h09

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