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Les racines américaines de l’idéologie nazie

NEW HAVEN – Les Etats-Unis seraient-ils aujourd’hui menacés par le nazisme? En dépit des événements effroyables survenus la semaine dernière à Charlottesville en Virginie, la réponse est non.  

Le 6 septembre 2017 à 10h06

A Charlottesville, qui abrite l’université de Virginie fondée par Thomas Jefferson, nationalistes, séparatistes, néonazis, membres du Ku Klux Klan et autres groupuscules d’extrême droite s’étaient donné rendez-vous sous la bannière du swastika, dans le cadre d’une marche aux flambeaux d’inspiration nazie. Plusieurs actes violents ont été commis en fin de journée. C’est alors qu’un militant suprématiste blanc a jeté son véhicule sur une foule de contre-manifestants, tuant une personne et en blessant 19 autres.

Les groupes responsables des violences de Charlottesville font partie de ceux qui ont crié leur joie au soir de l’élection de Donald Trump à la présidence américaine en novembre dernier. Trump a toujours hésité à les condamner; pendant sa campagne électorale, lorsque l’ancien grand gourou du KKK, David Duke, lui a publiquement apporté son soutien, Trump a scandaleusement tardé à rejeter Duke et ses partisans. Trump a également encouragé à plusieurs reprises la violence au cours de sa campagne, tout en manifestant une incompréhensible affection pour certains dirigeants autoritaires tels que le président russe Vladimir Poutine.

Trump, racisme et dictature 

Après les événements de Charlottesville, Trump a dans un premier temps prononcé une déclaration sans substance, consistant à condamner la haine qui s’était déchaînée "de tous côtés", laissant ainsi planer une équivalence morale entres les militants racistes et leurs opposants. Deux jours plus tard, sous une pression croissante, Trump a formulé un discours plus ferme, dans lequel il a explicitement condamné le KKK, les néonazis et les groupuscules blancs suprématistes. Seulement voilà, Trump a dernièrement accusé de nouveau les "deux camps" d’avoir commis des violences.

Tout cela est absolument aberrant. Fort heureusement, n’importe quel observateur doué de raison pourra observer que l’Amérique est encore loin de connaître l’atmosphère cauchemardesque de l’Allemagne de 1933. Les institutions démocratiques américaines sont en effet solides, de même qu’elles ont tenu bon pendant la crise des années 1930. Les partis d’opposition ne sont nullement interdits, et les tribunaux conservent leur autorité indépendante.

Trump n’est pas non plus un leader suprême à la tête d’un parti politique doté d’une branche paramilitaire. Aucun Dachau, Auschwitz ou Treblinka n’est en cours de construction. Le projet de mur ordonné par Trump à la frontière mexicaine demeure lui-même au stade de la planification, sans aucun financement de la part du Congrès américain, qui n’entend pas non plus promulguer une loi conférant des pouvoirs dictatoriaux au président, comme le fit le Reichstag pour Hitler en mars 1933. Dernier point important, la presse américaine est aujourd’hui plus tenace et plus dynamique que jamais depuis plusieurs années.

La volonté de règne autoritaire présente chez Trump n’est un secret pour personne. Il n’y parviendra cependant jamais. Il n’y aura pas de dictature nazie en Amérique.

Mais la véritable question n’est pas de savoir si l’Amérique est menacée par la dictature. Malgré la solidité des institutions démocratiques américaines, l’histoire nous enseigne qu’elles ne sont pas à l’abri des machinations d’un éventuel programme politique férocement raciste. De fait, certaines lois adoptées autrefois par les États-Unis ont par la suite servi de fondement au mouvement nazi en Allemagne.

Le système américain a permis au racisme de se faire entendre

Forte de ses institutions démocratiques pleines de vitalité, l’Amérique s’est tristement distinguée comme la plus grande juridiction raciste de la planète au début du XXe siècle. C’est ce qu’illustrent notamment les lois Jim Crow, qui furent promulguées par des législatures blanches dans les Etats du sud, imposant un ségrégation raciale et anéantissant de nombreuses avancées obtenues pendant la période de reconstruction ayant suivi la guerre de Sécession. Mais les exemples abondent. Au début du XXe siècle, l’extrême droite européenne admirait elle-même la politique américaine d’immigration, qui visait à exclure les "races indésirables". Dans son manifeste Mein KampfHitler salut l’Amérique comme "le seul et unique Etat" à progresser en direction d’un ordre sain, fondé sur les races.

En effet, 30 Etats américains appliquaient à l’époque des lois contre le métissage, destinées à préserver la pureté raciale. Les institutions démocratiques américaines ne se sont nullement dressées contre de telles politiques au début du XXe siècle. Au contraire, ces lois anti-métissage ont été le pur produit du système démocratique américain, qui a pleinement permis au racisme de nombreux Américains de se faire entendre. Les tribunaux du pays ont eux-mêmes confirmé ces innovations juridiques, en usant de jurisprudences flexibles pour décider de qui pourrait obtenir le statut privilégié de "Blanc".

Un racisme institutionnalisé

Les nazis s’y sont intéressés de près, ce qui les a conduit à élaborer leurs propres lois racistes – les lois de Nuremberg de 1935 – avec pour modèle les lois raciales américaines.

Ainsi, plutôt que de soulever la question de savoir si les institutions américaines survivront à la présidence Trump, nous devons aujourd’hui songer à la manière dont ces institutions ont parfois été mises au service de finalités obscures. En effet, bien que les lois raciales américaines du début du XXn’existent plus, le pays conserve le même ordre démocratique passionné, et la même souplesse jurisprudentielle qu’à l’époque. Sans doute ces institutions ne produiront-elles plus de lois Jim Crow. Pour autant, le système judiciaire américain, par exemple, demeure l’instrument d’un racisme institutionnalisé.

Les Américains peuvent avoir honte que les institutions de leur pays aient inspiré les lois raciales nazies. Mais ils ne doivent pas craindre la menace d’un nazisme renaissant, en dépit de l’ambivalence de Trump dans la condamnation des suprématistes. Il leur faut davantage s’inquiéter de la capacité de leurs institutions à faciliter un obscurantisme qui, bien que nous nous refusions à l’admettre, puise son inspiration dans l’Amérique d’autrefois.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2017

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Le 6 septembre 2017 à 10h06

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