Les intellectuels et la politique
Parce que la classe politique nous offre un débat public affligeant, c’est la presse qui nous en impose un régulièrement, puisque dès qu’un sujet est lancé, il est largement relayé. Sans savoir s’il intéresse réellement l’opinion publique. Le dernier en date concerne le rôle des intellectuels qui seraient absents, logés dans leurs tour d’ivoire.
La plupart des intervenants sont encore gramsciens. Gramsci peut être revisité pour comprendre bien des choses. Mais il faut prendre du recul quand on veut appliquer sa grille à l’intellectuel marocain. Ce qui pointe en fait, c’est la nostalgie d’un temps où les noms qui comptent parmi les intellectuels marocains étaient engagés, impliqués, directement, aux cotés des forces de progrès contre l’oppression et ses affluents. La réalité aujourd’hui est toute autre. L’action politique ne repose plus ni sur des idéaux, ni sur de vrais clivages, et n’attire plus que des professionnels aux clivages bien moins palpitants.
Je suis plutôt bon lecteur de la production nationale avec un engagement sérieux. La critique des travers de la société, des vestiges de l’autoritarisme, du conservatisme triomphant sous la forme d’une « moraline » bien souvent schizophrène, la souffrance des couches en situation précaires, la marginalité y sont omniprésentes. Il ne peut pas en être autrement parce que cette production est fille de son environnement.
Ce que réclament les intervenants au débat, c’est un engagement des intellectuels sur l’agora. Il n’est pas totalement inexistant, puisqu’ils sont souvent signataires de pétitions sur des sujets précis. Ils sont présents sur des questions de libertés publiques, d’égalité en premier.
Ce qui serait souhaitable, c’est de voir émerger cette notion de « conscience de la nation » en dehors de tout esprit de caste. Cela ne peut pas se faire sans outils. Ceux-là même qui font injonction aux intellectuels de s’engager, ont participé à la dévaluation de l’Union des écrivains, dont la voix a porté pendant des décennies. Si le « J’accuse » de Zola a traversé les siècles, c’est parce que ce texte collait à l’opinion, au sentiment d’une grande partie de l’opinion française choquée par le traitement réservé à Dreyfus. Ce n’est pas Emile Zola qui a crée le clivage, il n’a fait que le refléter.
Chez nous, le débat public est vicié. On voit tous la dégradation de la qualité de ce débat et de ceux qui le portent, c’est-à-dire les hommes politiques. Les médias se laissent haper par l’actualité même médiocre et participent au mouvement. Les questions sociétales, le projet de société dans son ensemble, n’a qu’une place marginale dans le débat. Pourquoi incriminer les intellectuels ?