Le retour de l’homme malade de l’Europe
BERLIN – L’une des problématiques géopolitiques majeures de l’Europe du XIXe siècle a résidé dans la fameuse question orientale. L’Empire ottoman, alors décrit comme "l’homme malade de l’Europe", s’est rapidement désintégré. Il restait à observer quelle puissance européenne allait lui succéder. Lorsque l’autodestruction de la Première Guerre mondiale est finalement survenue, elle a sans grande coïncidence émané des Balkans, terrain de jeu géopolitique des empires ottoman, austro-hongrois et russe.
Ces trois grands empires ont fini par disparaître après la guerre. Lors de la partition de l’Empire ottoman, le général Mustafa Kemal Atatürk et l’armée turque vaincue se sont retirés vers l’Anatolie, où ils sont parvenus à repousser l’intervention grecque, puis à rejeter le traité de Sèvres. Celui-ci a été remplacé par le traité de Lausanne, qui a posé les bases de l’établissement de la République de Turquie.
A l’époque, Atatürk a pour ambition de transformer la Turquie en un pays modern et laïque, appartenant à l’Europe et à l’Occident, plutôt qu’au Moyen-Orient. Pour atteindre cet objectif, il exerce un pouvoir autoritaire, tout en créant un Etat hybride fondé sur un règne militaire de facto et sur une démocratie multipartite. Au cours du XXe siècle, cette approche engendrera des crises récurrentes, qui verront la démocratie turque à plusieurs reprises interrompue par des dictatures militaires sans lendemain.
La Turquie, une démocratie islamique
La Turquie demeure alors cependant une entité politique instable. Le vacillement constant entre démocratie et règne militaire entrave considérablement ses progrès vers la modernité. Pour les Turcs partisans de la démocratie, le plus grand espoir du pays réside dans l’Europe. L’accession officielle à l’Union européenne marquerait l’achèvement du processus de modernisation. Là où les Ottomans avaient maintenu leur hégémonie sur le Moyen-Orient pendant un siècle, la Turquie deviendrait un membre actif de l’Occident.
En 1995, la Turquie conclut une union douanière avec l’UE. Lorsque le parti musulman Justice et développement (AKP) arrive au pouvoir en 2002, le pays semble s’être définitivement tourné vers l’Europe. En collaboration avec le mouvement de l’ecclésiastique musulman Fethullah Gülen, les gouvernements AKP conduits par le Premier ministre de l’époque Recep Tayyip Erdoğan vont mener d’importantes réformes au niveau institutionnel, économique et judiciaire, notamment l’abolition de la peine de mort, prérequis essentiel à l’entrée dans l’UE.
Par ailleurs, au cours des premières années de mandat d’Erdoğan au poste de Premier ministre, la Turquie connaîtra une modernisation rapide et une solide croissance économique, ce qui la rapprochera un peu plus de l’UE. En 2011, avec l’apparition du Printemps arabe, la Turquie est à juste titre annoncée comme un modèle réussi de "démocratie islamique", dans laquelle des élections libres et équitables sont combinées à la primauté du droit ainsi qu’à l’économie de marché.
Une réorientation vers le Moyen-Orient
Sept ans plus tard, nous sommes confrontés à un monde totalement différent. La Turquie renoue bon train avec son statut d’"homme malade de l’Europe". Compte tenu de sa localisation géographique ainsi que de son potentiel économique et humain, le pays devrait s’orienter vers un avenir radieux au XXIe siècle. Au lieu de cela, la Turquie opère une marche arrière vers le XIXe siècle, sous la bannière du nationalisme et de la réorientalisation. Plutôt que d’embrasser la modernité occidentale, le pays lie son destin à celui du Moyen-Orient, et aux crises perpétuelles de la région.
Devenu président en 2014, Erdoğan aura participé tant à la modernisation rapide du pays qu’à sa rechute tout aussi fulgurante. L’opportunité lui a été donnée de suivre les pas d’Atatürk, et d’achever la démarche d’intégration de la Turquie à l’Occident, mais il en fin de compte a échoué.
Comment expliquer cette tragédie? Il est tout d’abord possible qu’Erdoğan soit devenu trop confiant pendant le boom ayant précédé la crise financière de 2008. Peut-être a-t-il également fini par en vouloir à l’Occident à force d’humiliation dans un processus d’adhésion à l’UE au point mort, ou en raison de ses propres ambitions autoritaristes, qu’il a finalement pu laisser s’exprimer après le coup d’Etat militaire avorté de l’été 2016.
Quoi qu’il en soit, Erdoğan a manqué une opportunité unique pour la Turquie, et pour le monde musulman en général. Son pays est désormais en proie à une crise monétaire dont il est lui-même responsable, la Turquie risquant même une faillite nationale. Le président partageant ses loyautés entre l’Orient et l’Occident, il risque de déstabiliser encore davantage le Moyen-Orient. Les conflits ethniques intérieurs à la Turquie – notamment avec les Kurdes – resurgissent avec force, alors même que l’expérience passée démontre l’impossibilité de les résoudre militairement. A cause d’Erdoğan, la Turquie est devenu une partie du problème dans la région, plutôt que de la solution.
Sécurité de l'Europe et stabilité en Turquie
L’importance stratégique de la Turquie pour l’Europe demeure néanmoins. Plusieurs millions de citoyens de l’UE sont d’origine turque, et le pays est voué à demeurer une passerelle entre l’Orient et l’Occident, le nord et le sud. Sous le règne d’Erdoğan, la Turquie n’est plus un candidat potentiel à l’entrée dans l’UE. Mais plutôt que de rompre définitivement le processus d’adhésion, l’UE doit œuvrer pour stabiliser le pays et préserver sa démocratie.
En effet, une Turquie instable constitue bien la dernière chose dont l’Europe ait besoin. Quelles que soient les affinités ou les antipathies des uns et des autres à l’égard d’Erdoğan, la propre sécurité de l’Europe dépend en grande partie de la Turquie, qui a absorbé plusieurs millions de migrants et réfugiés des conflits du Moyen-Orient ces dernières années. Pour le bien de la stabilité européenne et de la démocratie en Turquie, l’UE doit affronter la crise turque avec patience et pragmatisme, sur la base de ses propres principes démocratiques.
Traduit de l’anglais par Martin Morel
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