Abdallah-Najib Refaïf

Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.

Le grand décalage

Le 18 mai 2024 à 7h46

Modifié 18 mai 2024 à 7h46

La littérature dite populaire a été de tous temps et partout marginalisé par une élite qui se veut "exigeante" et prisée par le grand public. Les deux ne semblent pas faire partie du même monde. Illustration de ce décalage par un incident sidérant survenu sous les grands chapiteaux du Siel à Rabat. 

La 29 ème édition du Salon international de l’édition et du livre a connu dès son ouverture la présence d’une foule de jeunes venus de plusieurs villes du pays à la rencontre d’un auteur inconnu auprès des professionnels de l’édition. Phénomène rare dans ce type d’évènement culturel, cela n’a pas manqué d’interroger les habitués du salon et notamment les moins jeunes parmi eux. L’auteur, Oussama Muslim, un écrivain saoudien n’est pourtant pas un inconnu pour tous ces jeunes, dont une majorité de filles, venus en grand nombre rencontrer et "faire du bruit", comme on dit, à cet auteur adulé comme une rock star.

Il est vrai que cette manifestation culturelle dédiée aux livre et à la lecture a toujours été considérée chez nous comme le bastion d’une élite pour qui la littérature est une "affaire sérieuse", exigeante, qu’elle se mérite et que ceux qui s’en réclament se doivent d’avoir une légitimité. Mais voir une foule de jeunes en pamoison, attroupés de la sorte et hystérisés au plus haut degré pour une dédicace sur un livre d’un écrivain inconnu venu d’une lointaine Arabie a de quoi étonner les uns et choquer bien d’autres.

Curieusement, c’est dans ce même espace, l’esplanade de l’OLM à Rabat où se tient le festival Mawazine, on a déjà vu des foules de jeunes tout aussi enthousiastes crier et danser devant les rocks stars et les vedettes de la musique du monde.

Cela n’étonne, ni ne choque personne sauf quelques esprits chagrins ainsi que les membres d’un parti qui prône ce qu’il nomme "l’art propre". Ceux qui ignoraient l’œuvre de ce dernier et voulaient en savoir plus sur ce qui attire cette jeunesse convertie à la lecture se sont mis à s’informer sur cet auteur. Rien de sorcier, si l’on ose écrire car il verse dans le fantastique et notamment les histoires de guerres des sorcières.

Puisant dans les contes et légendes arabes dont il situe prudemment les péripéties dans l’ère antéislamique (il publie en Arabie saoudite, ne l’oublions pas), Ousama Muslim emprunte tous les codes de la fiction du genre : émotion, clarté, structuration et sérialité. Les techniques de ce genre sont connues, rodées et ont montré leur efficacité en Amérique et en Europe donnant à lire des bestsellers vendus en millions d’exemplaires. Là-bas, peu de gens s’étonnent lorsque des foules de jeunes font la queue toute la nuit en attendant l’ouverture des magasins pour acheter le dernier tome d’un Harry Potter, d’un Game of Thrones ou d’un Twilight.

Par ailleurs, la production de la littérature fantastique relève maintenant de l’industrie et en adopte ses techniques et sa logique commerciale. Muslim s’en inspire, entretient des liens avec ses lecteurs et profite à moindre frais de ce formidable outil qu’est Tik Tok dont les jeunes du monde entier sont si friands.

Finalement, on peut dire qu’il n’y a là rien de nouveau sauf pour quelques "professionnels de la profession" de chez nous surpris par la fièvre juvénile de samedi après-midi du mois de mai sous les chapiteaux du Siel. En effet, sidérés par l’apparition d’une génération spontanée de lecteurs, née à leur insu, certains participants du Salon, auteurs ou éditeurs toutes langues confondues, se sont montrés sévères et sceptiques quant au niveau culturel de cette jeunesse en pamoison.

Le patronyme et l’accoutrement de l’auteur saoudien invitant à l’amalgame et aux raccourcis, on a même entendu ce genre de plaintes amères : "Après l’obscurantisme, voilà qu’on importe l’inculture". Peu se sont demandé pourquoi ces jeunes ne se bousculent pas dans le peu de librairies du pays pour dévorer des romans locaux, et ne se pâment pas devant leurs auteurs au salon. Peut-être que la question mérite un débat, sinon une réflexion sur les attentes et les habitudes de consommation culturelles des jeunes, et même des moins jeunes.

Mais à part les rapports et les études quantitatives sur la production éditoriales, peu rassurants au demeurant sachant le nombre dérisoire d’ouvrages publiés annuellement, on ne dispose ni de chiffres ni de tendances sur le sujet. Quant au débat sur la classification littéraire entre ce qui est création légitime et ce qui n’est qu’un écrit mineur, ou "populaire", il ne date pas d’aujourd’hui et reste vain tant la lecture est une pratique individuelle, intime, singulière et donc éminemment subjective.

Aujourd’hui, comme par le passé, en Europe et ailleurs, de grands écrivains ont été considérés comme des auteurs mineurs parce que populaires. Une façon de prétendre que leurs lecteurs, en grand nombre, n’ont pas la capacité intellectuelle de comprendre le génie intrinsèque d’une véritable œuvre littéraire, laquelle serait destinée à une élite.

Finalement, le décalage entre le large public et les critiques littéraire ou l’élite en général est un sujet d’étonnement souvent renouvelé. A ce sujet, on peut citer le propos ironique, ou peut-être envieux, d’André Malraux qui affirmait qu’à "partir de dix mille exemplaires, tout succès est un malentendu". Dans le même temps, Albert Camus ---dont les ventes de son roman "L’étranger" ont atteint aujourd’hui plus de 7 millions d’exemplaire en format Poche Folio-- soutenait que "ceux qui écrivent clairement ont des lecteurs, alors que ceux qui écrivent obscurément ont des commentateurs". Camus, lui, pourrait se féliciter d’avoir eu les deux.

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