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Le déclin et la chute du Brexit

LONDRES– Initialement, le plan de la Première ministre Theresa May était le suivant: "Le Brexit signifie le Brexit." L’idée consistait à faire sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne suffisamment rapidement pour que les électeurs ne réalisent pas à quel point on leur avait promis l’impossible pendant la campagne du référendum sur l’appartenance à l’Union européenne, et qu’ils ne sanctionnent pas le Parti conservateur pour leur avoir menti.

Le 6 juillet 2018 à 13h13

Il s’agissait de prétendre que n’importe quel accord négocié avec l’UE aboutirait à un Brexit "sur mesure", le "meilleur possible", permettant au Royaume-Uni de quitter le bloc tout en conservant un accès libre au marché européen. Du point de vue strictement politique, le plan était logique, jusqu’aux élections surprise du mois de juin, qui ont vu Theresa May perdre sa majorité parlementaire.

Certes, Theresa May l’a récemment emporté face aux travaillistes europhiles de la Chambre des communes. Mais cette victoire importe peu. Depuis le mois de juin, la politique britannique gravite autour d’un seul et épineux problème: comment éviter la destruction soudaine d’une bonne partie du secteur manufacturier britannique –qui repose sur les chaînes européennes d’approvisionnement juste-à-temps –tout en refusant d’accepter un "modèle norvégien" consistant à se plier aux règles de l’UE sans avoir de mot à dire dans leur élaboration.

Pour aider Theresa May à éviter un désastre dans le secteur manufacturier britannique, la Commission européenne lui avait gracieusement concédé une "période de transition" de 21 mois, qui suivrait la sortie officielle du Royaume-Uni le 29 mars 2019. Cette période devait permettre de régler la plupart des détails d’une relation future. Seulement voilà, Theresa May a d’ores et déjà anéanti cette opportunité en continuant d’insister sur ses fameuses lignes rouges, parmi lesquelles le rejet de la compétence juridictionnelle de la Cour européenne de justice (CEJ).

Theresa May a beau s’efforcer de dupliquer les avantages d’un commerce fluide avec le marché unique européen, les lignes rouges qu’elle défend rendent impossible toute acceptation de la part de la Commission. C’est ainsi que les négociations sur le Brexit n’ont abouti nulle part, et que la conclusion d’un accord final dans les délais du "Brexit day" devient presque irréalisable. Par ailleurs, bien que la "période de transition" reporte à 2021 le "Brexit économique", le Royaume-Uni ne dispose tout simplement pas de suffisamment de temps pour restructurer son secteur manufacturier, afin qu’il puisse survivre à l’introduction des contrôles frontaliers qui s’appliquent classiquement en dehors de l’UE.

Entrevoyant le désastre, les pro-européens du gouvernement de Theresa May ont proposé un "modèle Jersey", en vertu duquel le secteur manufacturier britannique serait le seul élément à demeurer au sein de l’union douanière de l’UE, de son marché unique et de sa zone de TVA unifiée, tandis que la libre circulation des travailleurs et des services se trouverait limitée. Or, c’est irréalisable pour l’UE, qui insiste sur l’indivisibilité des "quatre libertés" (libre circulation des biens, des capitaux, des services et des travailleurs).

De même, la question sensible des frontières de l’Irlande ne peut être résolue dans le cadre des lignes rouges tracées par Theresa May. Au mois de décembre, la Première ministre a promis qu’il n’existerait aucune frontière physique ou économique entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, qui demeurerait un État membre de l’UE. Mais elle a également concédé aux protestants d’Ulster qu’il ne pouvait exister de frontière entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne. Ces deux promesses sont inconciliables, puisqu’interviendra une frontière "dure" au niveau de la Manche. La seule issue pour Theresa May consiste à éviter cette frontière dure avec l’Europe, en acceptant les quatre libertés (qui nécessitent également d’accepter la compétence de la CEJ).

Que la Commission et le gouvernement May le réalisent ou non, la contradiction entre leurs objectifs respectifs est absolue. Les Britanniques souhaitent que l’UE abandonne ses principes fondateurs en échange de 40 milliards d'euros et d’une absence de frontière dure avec l’Irlande. Or, dans la mesure où le Royaume-Uni a d’ores et déjà consenti à ces concessions, l’UE n’a aucune raison d’écouter son plaidoyer. Si le gouvernement May venait à violer ses engagements pris en décembre, il se retrouverait confronté à un "non-accord de Brexit". Le Royaume-Uni serait alors violemment éjecté de l’UE, et de nombreux secteurs de l’économie britannique s’en trouveraient décimés.

Trois issues demeurent possibles, deux relativement simples et l’une plus complexe. Dans un premier scénario, le Royaume-Uni renoncerait à ses "lignes rouges" et adopterait un "modèle norvégien amélioré", en demeurant non seulement dans le marché unique, mais également dans l’union douanière. Deuxième scénario envisageable, le Royaume-Uni accepterait comme frontière économique la mer d’Irlande, et maintiendrait ses lignes rouges pour le territoire de Grande-Bretagne, en concluant un accord de libre-échange avec l’UE. Paradoxalement, la Commission européenne et les Brexiters durs pourraient s’entendre sur cette issue pour la Grande-Bretagne, à moins que celle-ci refuse l’idée d’une frontière entre elle et l’Irlande du Nord.

Le problème, c’est qu’aucune de ces solutions "simples" ne sera acceptée par Theresa May avant l’échéance de l’automne. Par ailleurs, la deuxième hypothèse se révélerait catastrophique pour le secteur manufacturier britannique, à moins que la période de transition soit prolongée de plusieurs années pour donner aux entreprises le temps de restructurer leurs activités.

La seule issue semble donc passer par une crise politique. Une telle crise pourrait bien survenir en Europe en raison de conflits entre les grands États membres, ou des tentatives du président américain Donald Trump visant à saboter l’UE. Mais une crise européenne ne se produira jamais à temps pour permettre à Theresa May de sécuriser un "modèle Jersey" pour le Royaume-Uni dans son ensemble. Il est beaucoup plus probable qu’avant cela, la Grande-Bretagne connaisse elle-même une crise, à l’heure où l’opinion publique réalise de plus en plus l’ampleur des coûts économiques et sociaux d’un possible non-accord de Brexit.

Une fois cette crise apparue, et les lignes rouges britanniques peu à peu dissolues, nombre d’issues pourraient suivre. La période de transition pourrait être étendue pourquoi pas jusqu’en 2025. Un accord de libre-échange et une frontière économique en mer d’Irlande pourraient ensuite intervenir. Le Brexit lui-même pourrait être reporté de plusieurs années, avec pour objectif ultime un fameux "modèle norvégien amélioré". Ici encore, chaque scénario pourrait conduire à un second référendum, et potentiellement à une inversion totale du Brexit. Quoi qu’il en soit, le Brexit tel que le camp britannique l’envisage actuellement apparaît tout simplement impossible. S’il se produit un jour, il ne ressemblera en rien à ce que Theresa May propose jusqu’à présent.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

©Project Syndicate 1995–2018
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Le 6 juillet 2018 à 13h13

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