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“Le ciel carré”. Un hymne à la liberté

Dans cette note de lecture, Jaouad Mdidech revient sur le récit Le Ciel Carré, œuvre de Mohamed Serifi Vilar, alias Rojo, qui retrace ses 16 années d'incarcération à la prison centrale de Kénitra, durant lesquelles il a transformé sa captivité en résistance.

Le 9 octobre 2024 à 10h26

"Le ciel carré*", seuls les initiés des arcanes de la prison centrale de Kenitra -des prisons en général- pourraient en comprendre le sens et percer le mystère. Une lucarne suspendue au-dessus de leurs têtes, dans une cour de promenade ceinturée de quatre murs, à travers laquelle ils regardent, nostalgiques, un bout de ciel, à défaut de pouvoir étendre le plein regard sur l’horizon. Mais y a-t-il un horizon plus vaste et plus lumineux dans la vie d’un prisonnier que celui qu’il se construit lui-même, dans sa tête, dans son imagination, fut-ce dans une exigüe cellule de 3 m², pour garder pied sur terre, espoir dans la vie, résistance contre l’arbitraire et toute tentation de reniement ?

Pas de voûte céleste devant le regard du prisonnier qui scrute ce carré du ciel, mais quand les années s’égrènent interminablement comme les grains d’un chapelet les unes après les autres, il y a risque que le prisonnier se voûte lui-même et courbe l’échine. "Nous devions nous battre justement pour ne pas plier. Je le disais à mes camarades qui voulaient, et je le comprends maintenant, demander la grâce du Roi. "Regardez ! Ils nous infligent un ciel carré, qui ne se voûte pas et vous, vous voudriez courber l’échine !"

Mohamed Serifi Vilar, Rojo (le rouge en espagnol) pour les intimes, auteur de ce témoignage exceptionnel sur son incarcération intitulé "Le ciel carré", scruta ce bout du ciel pendant 16 ans, 9 mois et 6 jours. Arrêté le 10 novembre 1974 pour appartenance à l’organisation marxiste-léniniste Ilal Amam, –quelques heures avant que ne le fût son compagnon et camarade Abraham Serfaty (Dédé pour les intimes) –Mohamed ne put relever la tête pour s’éblouir de l’immense et infini ciel que le 16 août 1991. Sur plus de 300 pages, Rojo revient sur ces années noires de la répression et des tortures qu'avait connues le Maroc au XXe siècle, mais pas uniquement.

Loin de le détruire, cette longue captivité lui ouvrit des horizons, le plongea dans les profondeurs de son être pour puiser de ces ressources inconnues que recèle l’être humain et sonder son "intrinsèque vérité", comme l’écrit lui-même. L’ennemi principal à abattre dans cette longue captivité est le temps, sinon c’est lui qui abattrait le prisonnier. J’en connais quelque chois pour avoir passé aux côtés de Rojo 14 ans et 5 mois, un temps, comme décrit l’auteur, "dilué qui coule, à l’image des tableaux de Salvador Dali, temps déliquescent, visqueux, qui pénétrait et s’infiltrait insidieusement dans tous les recoins de notre être. Nous devions impérativement l’apprivoiser sinon il pouvait se transformer en notre principal bourreau. C’était l’arme la plus destructrice de la sentence". Mohamed sut dompter ce temps, d’autres n’ont pas eu ce courage, ou cette intelligence, ont fini une corde autour du coup, dans une camisole de force, ou dans le crétinisme. Rojo, lui, en fit l’arme la plus constructive de cette sentence ; explorer "d’autres existences" inconnues pour lui, le jeune de 22 ans au moment de son arrestation, de 25 quand il fut condamné à trois décennies plus deux ans de prison ferme dans le simulacre procès de Casablanca de 1977. On le sait, depuis la nuit des temps l’être humain a pu vaincre son ignorance en inventant les chiffres et les lettres pour comprendre son monde, dans sa prison, el niño, -comme aimait l’appeler Juana, sa mère espagnole ayant fui la dictature franquiste pour se réfugier avec ses trois enfants à Tanger-, s’est forgé un monde de connaissances qu’il ne soupçonnait guère, à travers le livre, les correspondances et les voyages qu’il entreprit depuis sa cellule. "J’ai beaucoup bourlingué quand j’étais à Kénitra ! Absolument !"

Rojo est le dernier d’une fratrie de six enfants, dont Juan, Enrique et Mari Carmen issus du premier mari de sa mère assassiné par le fascisme espagnol. "Tes demi-frères ?" Non, m’assena-t-il un jour quand je les ai évoqués devant lui, "tu rigoles ! Ce sont mes frères, un demi-frère ça n’existe pas pour moi". Mohamed dit ce qu’il pense, à ses amis les plus intimes quitte à les vexer, avec un brin de sarcasme familier à ses camarades de taule, et ils n’étaient pas rares ceux qui lui en tenaient rigueur.

Khay Ahmed, le père, un colosse de 100 kg, boxeur, docker puis vendeur de poisson, s’éprit de Juana, âgée d’une bonne douzaine d’années plus que lui, elle habitait avec ses enfants Calle Comercio à Tanger, elle était une de ses clients. Il l’invita un jour à l’un de ses combats de boxe : "un terrible uppercut le sonna légèrement. Au moment où il encaissa le coup, il entendit un cri de femme dans la salle. C’était Juana". Khay Ahmed comprit sans l’ombre d’un doute que Juana lui partageait le même amour.

Passons les tortures et les humiliations dans les couloirs lugubres de Derb Moulay Chérif qui s’égrènent sur plusieurs pages et qui créent un malaise chez le lecteur. On les connaît toutes : perroquet, perchoir, gégène, bandeau aux yeux 24/24h, chantage, menaces de liquidation… Des dizaines de livres-témoignages avant "Le ciel carré" en avaient abondamment parlé, mais si Rojo le fait, jamais dans la posture d’une victime, plutôt comme un titre de gloire pour lui -et pour tous ceux qui en ont subi-, un réquisitoire contre le système qui les a commises, dont lamaâllem Kaddour Yousfi, le chef des enquêtes policières à Derb Moulay Cherif. Mohamed écarte le mot victime de son vocabulaire, il lui préfère résistance, défense des valeurs de liberté pour lesquelles il fut arrêté, ce qui donne à ce livre une énergie qui tranche avec nombre de témoignages où la sensation de douleurs plane sur le récit. La douleur, assène l’auteur, "est quelque chose d’intime, mais j’ai toujours considéré qu’elle n’était pas négociable".

Ce livre se lit tantôt comme une œuvre littéraire, tantôt comme un document d’histoire, souvent comme un poème, un hymne à la liberté, à la résistance, à la dignité humaine. A l’amour, celui de Rabéa Ftouh, sa prunelle, son épouse, qui l’a accompagné, sans gémir ni faiblir, durant ses dix-sept de prison, après avoir purgé elle-même ses cinq ans de peine. Mais est-elle vraiment oubliée cette histoire, s’interroge notre auteur ? Pardonner ? Passer l’éponge ? "De quel droit nous, vivants et sains d’esprit (du moins je le crois !), nous permettrions-nous de pardonner tant que les auteurs de ces crimes n’auront pas été traduits en justice ?" Question épineuse, déjà débattue du temps de l’Instance Equité et Réconciliation (IER) créée il y a vingt ans (en 2004) pour enquêter sur ces années noires, jamais tranchée jusqu’à nos jours. Certaines "victimes" ont pardonné et tourné la page ; d’autres, à l’instar de Rojo, la méditent encore, puisqu’elle est pour eux un document d’une histoire (avec un grand H) à laquelle il faudra encore revenir pour mieux la disséquer, et, peut-être, la digérer un jour.


*Ed. Le fennec, septembre 2024

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Le 9 octobre 2024 à 10h26

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