Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le chat de l’imam
"La gloire, disait Jorge-Luis Borges, est une incompréhension, peut-être la pire." Celle qu’a connue récemment un modeste imam d’une mosquée dans un petit patelin reculé d’Algérie en est une et pas des moindres.
Planétaire parce que virale, disruptive parce que rapide, et forcément bouleversante à plus d’un titre pour quiconque passe soudainement de l’anonymat à une exposition universelle. En effet, une vidéo devenue virale a donné à voir l’imam de cette mosquée qui, alors qu’il dirigeait une prière pendant le Ramadan, fut surpris par l’irruption d’un chat dans ce lieu de culte. Le félin, affectueux et plutôt joueur, s’est même permis de monter sur l’épaule de l’imam qui, imperturbable, lui a rendu les câlins tout en continuant à réciter et à diriger la prière.
Tout d’abord une petite remarque préliminaire et technique, de forme, sur la réalisation de cette vidéo. D’après l’angle de la prise de vue, on pourrait se demander qui a eu l’idée de filmer cette scène impromptue du félin sautant sur l’épaule d’un imam dirigeant la prière. Sachant que ce dernier se tenant devant le mihrab (niche architecturale destinée à indiquer la qibla), personne ne devait en principe lui faire face. En tant qu’imam il se devait, selon le rituel de la prière, d’être en tête de la prière et devant les fidèles rangés derrière lui. Mais, on l’aura compris, ce détail bassement technique et profane n’est pas le plus surprenant. Par ailleurs, on voit un chat surgir intempestivement de la niche architecturale (le mihrab) sans que cela n’étonne ni ne fasse réagir l’imam et encore moins la première rangée de fidèles.
Parmi les nombreuses réactions d’internautes dans les réseaux sociaux -et il y a en a eu et des plus loufoques-, certaines ont relevé le caractère factice ou "fake" de cette vidéo, d’autres lui ont prêté la volonté de faire du buzz pour sa propre publicité, sinon l’ambition de soigner l’image de l’Islam quant au traitement des animaux. Et c’est précisément cette question qui a provoqué l’ire (à défaut du rire) de certains apprentis théologiens obscurantistes qui ont vite dégainé des "fetwas" comminatoires frappant d’invalidité la prière de l’imam. Le chat, comme d’autres animaux, étant une créature impure, toute attouchement ou contact avec son espèce est "haram". Dès lors, un débat houleux et surréaliste sur "l’Islam et les animaux" s’est instauré entre "experts" spécistes ou antispécistes, "ouléma" autorisés ou autoproclamés et tous les badauds de la Toile qui passaient par-là et qui avaient leur mot à dire sur la question.
Il faut dire que la vidéo sur le chat de l’imam, calculée ou non, est sortie en plein Ramadan, mois sacré certes mais humeur massacrée et où l’oisiveté "occupe", si l’on ose dire, tant de jeûneurs en attendant l’heure de la délivrance. Bref, lorsque le jeûneur-glandeur lambda n’a rien à se mettre sous la dent pour s’occuper de toute la journée, une vidéo de chat aussi rocambolesque est pain bénit. Sachant que partout ailleurs à travers le monde, les vidéos des chats et des chatons qui font les clowns ou qui se cassent le museau sont les plus virales et donnent lieu a des suites féroces. Mais il y a an, une affaire impliquant un chat maltraité par le footballeur français évoluant en Angleterre, Kurt Zouma, a failli coûter la carrière de ce dernier. Filmé par son petit frère alors que le défenseur de West Ham donnait une claque et un coup de pied à son chat (déformation professionnelle ?), la vidéo avait fait scandale provoquant une vague de protestations notamment en Grande Bretagne. Plaidant coupable, Zouma et son frère cadet ont été condamnés par un tribunal et le footballeur a été abandonné par ses sponsors.
C’est une tout autre image que cet imam replet et hirsute, au look résolument salafiste, a essayé de donner sur les relations qu’il entretiendrait avec les chatons. Il a dû certainement faire rire de lui à travers le monde tous les amateurs des vidéos de chatons et ce jusqu’aux confins de la Mongolie extérieure. Mais a-t-il convaincu les simples fidèles qui se tenaient derrière lui et ceux, partout ailleurs, qui pratiquent simplement leur religion sans recourir à l’esbrouffe, à la manipulation et aux stratégies du buzz ? Le doute est permis, comme sont permis les rires que de telles mascarades suscitent lorsqu’on essaie de mettre les moyens technologiques au service de la pensée magique.
Décidemment, la gloire est bien la pire des incompréhensions, comme disait Borges cité dans l’incipit de cette chronique. La gloriole que l’imam au chaton aura connue sur les réseaux sociaux a été couronnée par l’accueil triomphal que le ministre algérien des affaires religieuses lui a réservé, comme s’il avait remporté le prix Nobel de physique quantique. A propos de cette dernière et pour conclure, il y a dans l’histoire de la science cette étrange et incompréhensible expérience en mécanique quantique nommée le "chat de Schrödinger", du nom d’un célèbre philosophe et physicien autrichien : un chat enfermé dans une boite et qui ne serait ni vivant ni mort. Désormais, pour la postérité et au-delà, il y aura en toute simplicité cette expérience ébouriffante nommée : "le chat de l’imam". On a les héros et les savants qu’on peut.