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La fin de l’opportunisme occidental

BERLIN – La confrontation entre la Chine et l’Occident s’exacerbe presque quotidiennement. Les désaccords touchent la technologie, le commerce, la part du marché mondial et les chaînes d’approvisionnement, mais concernent aussi les valeurs fondamentales. La prédominance mondiale au XXIe siècle est l’enjeu et la raison de cette compétition.

Le 25 août 2020 à 9h41

Mais pourquoi est-ce aujourd’hui que les choses s’enveniment ? Ce n’est pas comme si l’Occident avait soudain une révélation quant aux conséquences de l’essor chinois. Que la Chine soit une dictature à parti unique de type léniniste n’a rien de nouveau, et n’a pas dissuadé les pays occidentaux – conduits par les États-Unis – de renforcer régulièrement, depuis les années 1970, leurs liens commerciaux et économiques avec Pékin.

De même, les dirigeants chinois n’ont jamais fait grand cas des critiques de l’extérieur considérant les droits de l’homme ou l’oppression des minorités. L’espionnage industriel endémique, le vol de technologie ou le non-respect de la propriété intellectuelle sont par ailleurs des problèmes connus, que l’Occident tolère depuis des décennies en échange d’un accès à l’immense marché chinois et à une main-d’œuvre peu onéreuse.

Le massacre de la place Tiananmen, à Pékin, en 1989, n’a guère réfréné l’enthousiasme des gouvernements et des investisseurs occidentaux. La poussière n’avait pas fini de retomber que les entreprises occidentales affluaient comme jamais dans le pays.

Les dirigeants occidentaux continuaient de penser que la modernisation et le développement économique conduiraient finalement la Chine à choisir la démocratie, à embrasser les droits de l’homme et à épouser l’État de droit. Ils avaient tort. Le parti communiste chinois a évolué en un nouveau modèle de développement hybride qui mêle dictature à parti unique, économie hautement compétitive et société de consommation.

Jusqu’à présent, la stratégie a été couronnée de succès. Si le pouvoir politique demeurait sans ambages aux mains du parti, presque tout le reste se retrouvait confié aux forces d’un capitalisme consumériste high-tech. L’économie politique soviétique n’aurait pu rêver d’une telle innovation.

Les résultats sont impressionnants – et, à bien des égards, sans précédents. Des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté absolue et ont rejoint une classe moyenne montante. Voici seulement une génération, la Chine était un désert technologique et scientifique. Elle est aujourd’hui en pointe au niveau mondial dans nombre des secteurs qui définiront le XXIe siècle – numérisation, intelligence artificielle, superordinateurs et ordinateurs quantiques.

La Chine étant désormais sur le point de devancer les États-Unis dans beaucoup de ces domaines, elle deviendra, selon tous les indicateurs qui comptent, la première économie mondiale ; ce n’est qu’une question de temps.

La fin est en vue pour l'Occident. Depuis le début de l'industrialisation, il avait maintenu un monopole efficace sur la puissance mondiale.

La raison pour laquelle la confrontation sino-américaine ne s’aggrave qu’aujourd’hui est relativement simple : la fin est en vue pour l’Occident.

Depuis le début de l’industrialisation, l’Occident a maintenu un monopole efficace sur la puissance mondiale. Mais une grande puissance asiatique mettra bientôt un terme à l’hégémonie occidentale telle que nous la connaissons. L’administration du président des États-Unis Donald Trump n’en est pas la seule responsable. Le défi de plus en plus net lancé à la puissance occidentale demeurera, longtemps après que Trump aura quitté le pouvoir, qu’il s’en aille ou pas en novembre. 

Car si la Chine n’a cessé de se renforcer, la première puissance occidentale s’est affaiblie relativement. La crise financière mondiale de 2008 a joué un rôle crucial, en modifiant tant la perception que la Chine avait du modèle américain que celle du reste du monde. Soudain, les fragilités de l’Occident sont apparues au grand jour aux yeux de tous.

Aujourd’hui, la crise du Covid-19 révèle plus encore les faiblesses et les fractures intérieures de l’Amérique. La réaction cahotante des États-Unis à la pandémie va puissamment renforcer l’impression globale répandue par la dégringolade de 2008, tout comme leur attitude confuse à l’égard de la Chine.

Encore faut-il que les responsables politiques américains parviennent à un consensus quant au rôle qu’ils aimeraient voir jouer à la Chine sur la scène internationale. Dans les milieux autorisés de la politique étrangère, nombreux sont ceux qui souhaitent éviter ou retarder l’essor économique de la Chine et sa suprématie technologique. Mais il est trop tard pour cela. À quoi ressemblerait une stratégie d’endiguement contre une des premières économies du monde, sinon la première, rassemblant 1,4 milliard d’acteurs ? Elle n’aurait de chances de réussir qu’en infligeant des dommages à tout le monde.

Cela dit, il est également évident que la stratégie d’adaptation, d’accommodements et d’opportunisme économique privilégiée jusqu’à présent par l’Occident – une démarche qui a souvent frisé la naïveté – n’est plus tenable. Que faire alors ?

L’Occident doit pour commencer se débarrasser des illusions qu’il a entretenues sur la Chine – qu’elles se fondent sur son ingénuité stratégique ou sur les politiques de puissance d’une ère révolue. Il devra trouver une façon de vivre avec la Chine telle qu’elle est. Cela signifie emprunter la voie moyenne entre la souplesse servile et la confrontation, les intérêts et les valeurs occidentales montrant alors le cap à suivre.

Les échanges avec la Chine doivent par exemple se poursuivre, mais à de nouvelles conditions. La domination chinoise contraint les pays occidentaux à mener leur propre politique industrielle. Pour la concevoir, il faudra décider quelles technologies seront partagées et quels investissements directs chinois acceptés.

Jusqu’à nouvel ordre, la différence fondamentale entre la Chine et l’Occident demeurera celle des valeurs, et c’est à l’Occident de marquer les limites. La moindre concession entraînant le sacrifice de principes fondamentaux, par exemple en matière culturelle, doit être rejetée. Il importe peu, à cet égard, que cette approche fondée sur les valeurs ait des inconvénients économiques. Pour les mêmes raisons, l’Occident devrait renoncer à l’idée qu’il peut inciter, contraindre ou persuader la Chine à devenir une démocratie modelée sur son image.

Les valeurs partagées par les pays occidentaux limiteront nécessairement l’étendue de la coopération géopolitique avec la Chine, tout comme le comportement expansionniste de celle-ci dans son voisinage, notamment en mer de Chine du Sud et concernant Taïwan. Mais sur les questions globales, comme le changement climatique ou la prévention des pandémies, la coopération demeurera indispensable.

En définitive, la confrontation sino-occidentale concerne des valeurs fondamentales, qui ne sauraient être négociées. Afin de préserver ses intérêts et une coexistence pacifique au XXIe siècle, l’Occident devra comprendre quelles sont les sources authentiques de sa pérennité et les défendre.

Traduit de l’anglais par François Boisivon
Joschka Fischer, vice-chancelier de la République fédérale d’Allemagne et ministre des Affaires étrangères de 1998 à 2005, fut pendant près de vingt ans un dirigeant du parti des Verts allemands.
© Project Syndicate 1995–2020

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Le 25 août 2020 à 9h41

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