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Des relations réalistes entre l’Europe et la Turquie

BERLIN – Les relations entre l’Europe et la Turquie sont depuis longtemps caractérisées par un profond paradoxe. Alors que la coopération en matière de sécurité (en particulier pendant la Guerre froide) et les liens économiques ont été constants, les fondations essentielles de la démocratie – les droits humains et des minorités, la liberté de la presse et un pouvoir judiciaire indépendant, capable de faire respecter l’État de droit – continuent à être fragiles en Turquie. L’histoire a elle aussi opéré un clivage entre les deux parties, comme l’atteste le différend au sujet de la reconnaissance du génocide arménien pendant la Première guerre mondiale.  

Le 11 avril 2016 à 10h42

Après l’arrivée au pouvoir du Parti pour la justice et le développement (AKP), sous la direction de Abdullah Gül en 2002 et plus tard, celle de Recep Tayip Erdogan, ces conflits semblaient avoir été surmontés. Durant ses premières années au pouvoir, l’AKP souhaitait moderniser l’économie et voir la Turquie devenir membre de l’Union européenne. Et il a mené des réformes substantielles – en particulier dans des domaines, comme le pouvoir judiciaire, indispensables à la réalisation de progrès en vue d’une adhésion à l’UE.

Mais Erdogan a toujours préservé une option "néo-ottomane", qui ferait basculer la Turquie du côté du Moyen-Orient et du monde musulman. Cette orientation est devenue manifeste en 2007, lorsque la chancelière allemande Angela Merkel et le président français de l’époque, Nicolas Sarkozy, ont de fait bloqué le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE, de manière humiliante pour Erdogan.

Ces derniers temps, les relations conflictuelles entre l’Europe et la Turquie ont toutefois pris une tournure étrange. Le gouvernement turc a par deux fois convoqué l’ambassadeur allemand pour protester contre un court clip vidéo satirique sur Erdogan, diffusé par une chaîne de télévision régionale en Allemagne, demandant même que ce clip soit interdit.

Il ne fait aucun doute que les diplomates turcs, très capables et expérimentés, comprennent la position allemande sur la liberté de la presse et la liberté d’expression – des valeurs fondamentales de l’UE, dont la Turquie souhaite devenir membre. La question qui se pose est plutôt de savoir dans quelle mesure cette compréhension est partagée par Erdogan.

L’Europe a besoin de la Turquie et la Turquie a besoin de l’Europe

Les relations pourraient se tendre davantage ce printemps, lorsque le Bundestag allemand se prononcera sur une résolution visant à qualifier de génocide le massacre des Arméniens en 1915. Il est probable que cette motion sera adoptée par une grande majorité des députés, tous partis confondus, aggravant les tensions avec le gouvernement turc.

Mais malgré ces litiges récents, l’UE et ses États membres ne doivent pas perdre de vue le fait que le partenariat de plusieurs décennies avec la Turquie est d’une importance primordiale pour les deux parties. Aujourd’hui et à l’avenir, l’Europe a besoin de la Turquie et la Turquie a besoin de l’Europe.

Le prix à payer pour ce partenariat ne doit toutefois jamais être le renoncement aux principes démocratiques. Au contraire, la Turquie doit de toute urgence institutionnaliser ces principes dans l’intérêt de sa propre modernisation. Préserver les relations et atténuer les tensions autant que possible est la marche à suivre.

Mais partenariat ou non, l’Europe ne peut pas faire abstraction de son voisinage géopolitique. Depuis le XIXe siècle, l’Europe est confrontée à la question d’Orient qui, dans un premier temps, avait pour objectif de faire face aux conséquences du déclin de l’empire ottoman. L’héritage ottoman est à l’origine de plusieurs guerres dans les Balkans, qui à leur tour déclenchèrent la Première guerre mondiale.

Le choc des valeurs et les intérêts communs

Aujourd’hui, un siècle plus tard, la question d’Orient se pose à nouveau à l’Europe, sous une forme tout aussi dangereuse,  même si elle n’implique pas de risque immédiat de guerre sur le continent. Les Balkans – une région indiscutablement européenne – sera en paix tant qu’elle sera confiante en un avenir au sein de l’UE. Mais de leur côté, le Moyen-Orient et le Nord de l’Afrique sont confrontés à une vacance du pouvoir entraînant crises politiques, troubles civils, guerre, terreur et pertes indicibles en termes économique et de bien-être humain.

L’intervention des États-Unis en Irak, suivie de l’affaiblissement (perçu ou réel) de leur garantie de sécurité pour la région, a conduit à une rivalité stratégique déclarée entre la principale puissance sunnite, l’Arabie saoudite et la principale puissance chiite, l’Iran. La Turquie participe elle aussi à ce jeu de pouvoir.

Dans l’intervalle, la plupart des pays arabes sont incapables d’offrir des occasions et des emplois adéquats à des populations de plus en plus jeunes, alimentant le soutien à l’extrémisme religieux. Le conflit israélo-palestinien connaît une nouvelle escalade, tout comme le militantisme kurde. Le conflit en Syrie (et dans une certaine mesure en Irak), en menaçant de remettre en cause les frontières centenaires établie par les accords Sykes-Picot après la Première guerre mondiale, déstabilise l’ensemble de la région et alimente le flux apparemment sans fin de réfugiés vers l’Europe.

L’intervention militaire de la Russie en Syrie a de plus fait planer le spectre d’un affrontement militaire direct entre ce pays et un État membre de l’Otan, lorsque la Turquie a abattu un avion de chasse russe. Si le Kremlin, qui s’est retiré du théâtre syrien, décidait d’y revenir, le risque d’un tel conflit, avec toutes ses conséquences imprévisibles, se manifesterait à nouveau.

La version actuelle de la Question d’Orient, comme sa variante d’il y a cent ans, comporte d’énormes risques pour la sécurité de l’Europe. Et elle pourrait aisément culminer en une Turquie isolée et en marge, à la fois de l’Europe et du Moyen-Orient et dont le potentiel démocratique a été épuisé par la question kurde.

Dans ce contexte, il est très probable que le choc des valeurs continue à définir les relations entre l’Europe et la Turquie. Mais comme c’est le cas depuis un siècle, bien plus, à savoir les intérêts de sécurité fondamentaux des deux parties, seront également en jeu.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

© Project Syndicate 1995–2016

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Le 11 avril 2016 à 10h42

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