Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Citation et incitation
Quand l’art de la citation qui donne à lire et à penser cède la place à la vocifération et à l’incitation à haïr.
La citation est une réflexion par procuration qui s’accommode de tous les sujets. On connaît celle qu’on n’attribue jamais au même auteur, et telle autre que l’on confond avec des proverbes, sans compter celles nombreuses et anonymes, qu’on cite à tort et travers, et souvent à l’envers. Finalement, le citateur est cet auteur frustré mais partageux qui s’approprie les mots des autres et les sème à tout vent ou à tout va. Il est également un grand lecteur ou parfois un commentateur qui lit peu et argumente plus qu’il ne consulte de livres. Ce sont précisément les commentateurs qui pullulent désormais dans les réseaux sociaux et encombrent leur contenus par des citations apocryphes, tronquées ou mal attribuées. On connaît la fameuse citation qu’on attribue à plusieurs personnalités de l’histoire de France (Talleyrand, Napoléon, Sieyès, De Gaulle…) : "On peut tout faire avec une baïonnette, sauf s’assoir dessus". C’est censé dire, à travers cette piquante métaphore, que le pouvoir exercé par la force ne peut durer longtemps. L’image est drôle, tranchante, si l’on ose dire, et résume finement le propos.
Finalement, c’est pratique de citer les autres lorsqu’on développe un argumentaire et que, pour ce faire, l’on a besoin de la légitimité d’un auteur célèbre ou d’un personnage illustre. C’est donc un élément de soutien argumentatif autant que rhétorique. Mais on peut aussi tout faire avec une citation et même se l’approprier en s’asseyant sur la paternité de son véritable auteur. D’aucuns le font sans ambages en faisant sauter les guillemets. Mieux et plus égotiste encore : il y a ceux qui se citent eux-mêmes, comme disait Alphonse Allais, "pour donner du piment à la conversation" et briller en société. Jadis, les meilleurs espaces pour brandir des citations, avant l’avènement des réseaux dits sociaux, étaient les salons où l’on cause, comme on disait dans le monde d’hier. Terrain de prédilection et meilleure opportunité pour les chapardeurs de mots qui prenaient la pose entre deux petits fours.
Foin de petits fours aujourd’hui. Les salons feutrés et sélectifs où l’on causait entre soi ont cédé la place à des espaces virtuels qui se sont multipliés et ouverts à tout venant, et leur bavardage volatile est réellement un sujet d’étonnement constamment renouvelé. En baguenaudant sur la toile ou en scrollant le fil ininterrompu et échevelé de ce que tel moteur de recherche diffuse à flux tendu, et à chacun selon son algorithme, on reçoit tout et n’importe quoi. C’est le n’importe quoi qui surprend, mais l’on finit par s’y habituer. Comme quoi, il arrive parfois lorsqu’on lâche prise, que le vide attire et que le néant aspire pendant que le futile subjugue et fascine par le trop-plein de sa vacuité. L’oxymore ici n’est pas seulement une figure de style, c’est un vertige.
Récemment, par inadvertance mais aussi à cause de mon algorithme, je me suis laissé entraîner sur mon smartphone dans un site de foot après avoir consulté une information sur un match comptant pour l’Euro qui se déroule en Allemagne. Mal m’en a pris lorsque j’ai cliqué sur le mot "Commentaires". Des internautes arborant des pseudos bizarroïdes, illustrés par des photos et dessins chapardés ici et là, échangeaient dans un français en haillons des propos peu amènes. Insultes et noms d’oiseaux fusaient à l’encontre d’un joueur qui aurait mal joué, d’un autre qui aurait oublié de faire une passe décisive à un coéquipier bien placé. Sans compter l’évocation de l’origine ethnique du premier et de la confession musulmane du second pour s’en gausser et aussi pour expliquer leur défaillance et leur nullité.
Dans le même désordre de ce qu’on ne peut nommer idées au sein de ce débat de débiles, d’autres intervenants, apparemment de la même origine ethnique ou de la même confession que les joueurs insultés, vont prendre la défense de ces derniers. Mais voilà qu’une intervention impromptue vient révéler le ton faussement intello d’un pseudo à particule qui signe aristocratiquement : "Jean de Rien-Afoutre." À coups de citations déformées ou certainement inventées, il s’en est pris aux défenseurs des joueurs en relevant leur mauvais français et leur ignorance du football, tout en les invitant à rentrer dans leur pays. Un autre, excédé par les réactions de quelques internautes se déclarant binationaux d’origine africaine ou arabo-musulmane, leur balance quelques insanités en citant ce slogan raciste affiché sur les murs au cours des années 1970 : "Bicots et Nègres : engueulez-vous sous les tropiques !" Tristes tropismes ! Sur le même site, comme ailleurs, citations et incitations à la haine ont continué de défiler. Dans le monde réel comme dans la sphère virtuelle, le mot "haine" est dans l’air de ce temps des soupçons qui attise et entretient cette passion triste. Les résultats des dernières élections en France ne font que la répandre, après le coup de sang, le coup de poker ou le coup de chaud de Macron, au choix, puisque tous les coups sont permis.