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Apocalypse Now

Le 1 novembre 2017 à 9h14

«It was close. It was really close. I couldn't see it, but I could feel it»[1].

Vous voyez régulièrement fleurir sur votre mur Facebook des photos des années 50, 60 ou 70, au choix, que l’un ou plusieurs de vos contacts relaient en les ponctuant d’assertions amères vantant la belle époque d’antan?

Vous arrivez systématiquement dans certaines conversations à avoir, comme nouveau point Godwin, le sempiternel ‘C’était mieux avant’?

Bienvenue dans l’ère de ‘Apotheosis Past Vs Apocalypse Now’…

 

Est-ce réellement une nouvelle ère? Autrement dit, ce passéisme est-il propre aux dernières décennies?

 «Nous avons le malheur d’être nés au moment d’une de ces grandes révolutions: quel qu’en soit le résultat, heureux ou malheureux pour les hommes - et les femmes (petite incursion de la rédaction) - à naître, la génération présente est perdue». Ce texte de Chateaubriand, issu de son Essai sur les Révolutions et datant de 1797, porte à croire que non.

Cette nostalgie du passé serait même visible du temps de Socrate, Platon ou Hérodote.

Le premier, quelque 400 ans avant Jésus-Christ, aurait dit «Notre jeunesse (...) est mal élevée. Elle se moque de l'autorité et n'a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d'aujourd'hui (...) ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce. Ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais.»

Une inscription sur une poterie d’argile découverte dans les ruines de Babylone et datant de quelque 3.000 ans av. J.-C mentionne que«Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d'autrefois. Ceux d'aujourd'hui ne seront pas capables de maintenir notre culture».

En termes plus actuels, cela donnerait: les jeunes sont des cons, le progrès est une menace et le passé, si glorieux, si beau et si enviable ne reviendra plus.

The horror... the horror...[2]

 

Un tantinet too much? Pas vraiment…

Que nous disent ces posts en noir et blanc, en dehors du fait que le monochrome reste une valeur sûre en matière de photographie!, si ce n’est que nous avons cette fâcheuse tendance à ne garder en mémoire que ce qui nous arrange. Est-ce que de l’autre côté des jeunes femmes déambulant dans un Maroc des années 70 en mini-jupe, il n’y en avait pas d’autres portant djellaba, haïkou litham, en fonction des régions? Si.

N’en déplaise aux adeptes du déclinisme, les conditions actuelles, que ce soit dans le domaine médical, celui des transports ou des moyens de communication, sont plus favorables que celles d’antan.

Même l’argument selon lequel la criminalité deviendrait incontrôlable prend du plomb dans l’aile.

En 2011 déjà, Laurent Bègue, professeur de psychologie sociale affirmait qu’«au cours des deux derniers millénaires, la mortalité par homicide a été divisée par des chiffres allant de 10 à 100 dans le monde occidental» (promis, je ne ferai pas de commentaire sur ‘le monde occidental’). Steve Spinker, également professeur de psychologie et chercheur, a publié récemment un ouvrage,au titre révélateur ‘La part d’ange en nous’, qui repose sur des milliers d’études statistiques ainsi que sur l’exploration du comportement humain tant du point de vue psychologique qu’anthropologique au fil des siècles. Il en conclut que nous vivons «l’époque la moins violente de toute l’histoire de l’humanité».  Cette tendance est d’ailleurs confirmée par les rapports publiés chaque année par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime; le dernier est disponible ici

Des années 50, il paraît donc plus facile de retenir la hausse du niveau de vie que les guerres coloniales et leurs conséquences.

Quand nous évoquons les Trente Glorieuses, nous préférons penser à la croissance plutôt qu’aux conditions de travail (sous-paiement, travail éprouvant, absence de sécurité ou d’assurance…).

Sauf que la mémoire est visiblement sélective! Pour les personnes ayant vécu ces années, il y a un effet de cette fameuse théorie de la sélectivité socio-émotionnellede Laura Carstenten, professeur de psychologie. Pour les autres, le mimétisme nostalgique semble être de mise.

 

A celles et ceux qui penseraient que je tente ici de dépeindre un présent idéal limite bisounours (issus comme par hasard des années 80 !), je dis «Attendez un peu, ne nous emballons pas trop vite!».  

D’abord, à mon sens, la perfection n’est ni l’apanage du présent ni l’attribut du passé. Il faudrait pour cela que les femmes et les hommes le soient; ce qui est loin d’être le cas. D’ailleurs, la perfection, c’est d’un surfait!

Alors oui, il y a aujourd’hui un agaçant culte du buzz très souvent au détriment de la vérité, jugée sûrement plus fade, moins attrayante et donc très banale aux yeux de celles et ceux qui veulent toujours plus de spectaculaire.

Oui, ce gigantesque Café du Commerce, que sont devenus les réseaux sociaux, entraîne un effet de loupe sur tout ce qu’il peut y avoir de pire dans la nature humaine. Mais cela veut-il dire que cette dernière était plus ‘pure’ avant? Excusez mon cynisme, parfaitement assumé!, mais j’en doute fort. C’est juste plus visible; un dommage collatéral de ce même effet de loupe.

Oui, il existe encore nombre d’inégalités qui exigent, encore et toujours, de se battre, parfois envers et contre tous quitte à passer pour des utopistes. Michel Serres, philosophe, qui du haut de ses 87 ans n’en reste pas moins un farouche opposant au ‘C’était mieux avant’, rappelle dans une interview menée en avril dernier: «Que je sache, les socialistes utopiques du XIXe siècle ont été beaucoup plus féconds que l’on croit. C’est à eux que l’on doit des idées folles – les crèches pour les enfants, les banques pour les pauvres, la sécurité sociale, les mutuelles…. – qui nous rendent la vie douce aujourd’hui… Je suis tout à fait pour l’utopie…».

Oui, la télévision vomit des émissions de téléréalité aussi abrutissantes qu’insipides véhiculant l’image que célébrité/réussite et grammaire sont incompatibles (ce n’est pas le cauchemar le moins traumatisant, je vous assure!). Mais, personnellement, je n’ai jamais vu de téléviseur livré sans télécommande et, jusqu’à preuve du contraire, chacun d’entre nous, à quelques exceptions près, a bien un cerveau qui lui permette de prendre ce qui est diffusé au 1er ou au énième degré et de faire preuve de responsabilité vis-à-vis de son entourage (enfants, adolescents…).

Mais voilà, quid de la responsabilité? De notre responsabilité, pas celle de l’Etat, des institutions, des partis politiques, de la conjoncture… bref, de l’autre là-bas!

Car à trop vouloir dépeindre un passé glorieux, il y a dans cette rétromania un air d’appel à l’immobilisme; ‘c’était mieux avant, ça ne sera jamais bien/bon maintenant’. Et même arguer que, si on suit cette logique, aujourd’hui devrait être ‘l’avant’ de demain, n’y change rien ; ‘There’s no future, there’s no future for you’ comme le chantaient les Sex Pistols…en 1977!

 

Ce syndrome du rétroviseur, comme l’ont appelé Patrick Nussbaum, politologue et journaliste, et Grégoire Evéquoz, psychologue, dans un livre, est exacerbé par les bouleversements sociaux et technologiques du XXIe siècle: «Depuis les années 90, on vit une révolution incroyable entre le numérique et la mondialisation. L’avenir n’a jamais fait aussi peur et tout ça crée un mouvement de recherche vers le passé, une recherche de repères».

 

Sans verser dans l’Apotheosis Now en portant aux nues le présent (je préfèrerai toujours les Beatles, Queen, Brassens ou Brel aux One Direction, à M. Pokora, Justin Bieber ou Maître Gims!) et sans afficher un simplisme tendant à préférer a priori ce qui advient/adviendra à ce qui a disparu/disparaît, il me semble que le progrès ne peut être que l’image de ce que nous en faisons, en toute responsabilité et en toute conscience, individuelles et collectives.

Si nous faisons un parallèle avec les mots, condamner systématiquement le progrès, ou le présent, parce que nous ne supportons pas ce que nous y lisons, c’est un peu comme brûler un livre sous prétexte que sa seule lecture serait nuisible. Fût-il nommé Mein Kampf, aucun livre ne devrait être brûlé puisqu’il n’est que le reflet d’une idée/d’une époque. Bien au contraire, en comprendre le sens permet justement de ne pas être si binaire… Nous ne sommes pas des ordinateurs, pardi!

Sur ce…Terminate the Colonel?[3]

 


[1]Réplique du film Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola

[2]Réplique du film Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola

[3]Réplique du film Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola 

Par Rédaction Medias24
Le 1 novembre 2017 à 9h14

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