Intermédiaires et inflation alimentaire : on redécouvre chaque année le même problème, sans agir
Derrière la flambée des prix de plusieurs produits alimentaires se cache souvent la spéculation des intermédiaires. Un problème récurrent, connu, identifié, et qui pourtant persiste, mettant en lumière l'inefficacité des mesures prises. Entre dérives et manque de régulation, le marché alimentaire reste pris en otage, au détriment des citoyens.
Dans un récent débat entre Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du commerce, et Driss El Azami, membre du secrétariat national du PJD, le ministre a fait une déclaration qui ne devrait pas passer inaperçue : "18 spéculateurs perturbent les prix des viandes rouges".
Cette affirmation met en lumière une réalité bien plus structurelle qu’il n’y paraît : celle d’un marché où une concentration d’acteurs influence les prix non seulement des viandes rouges, mais aussi des fruits, légumes, viandes blanches et produits de la mer.
Ce phénomène n’a pourtant rien de nouveau. Chaque année, la flambée des prix alimentaires suscite la même vague de réactions indignées, accompagnées d’engagements à encadrer le marché. Mais une fois la crise passée, le sujet retombe dans l’oubli, laissant place à une nouvelle flambée l’année suivante.
Le problème est pourtant bien connu et largement documenté. Le Conseil de la concurrence, dans un rapport détaillé, souligne l’existence d’un déséquilibre structurel : "Les marchés de la production et de la commercialisation des fruits et légumes au Maroc […] sont caractérisés par la présence d’une multitude d’intermédiaires, qui pratiqueraient de la spéculation en ponctionnant des marges excessives et injustifiées, supportées in fine par les consommateurs".
L’organisation du marché alimentaire repose sur un enchevêtrement d’intermédiaires qui, faute de cadre réglementaire précis, participent à une montée artificielle des prix. Les écarts entre le prix payé au producteur et celui affiché au consommateur final sont significatifs. À titre d’exemple, certaines hausses dépassent les 100% entre le prix du producteur et celui pratiqué sur les marchés, notamment pour des produits de grande consommation comme la tomate, la pomme de terre ou l’oignon. Comment expliquer qu’un kilogramme de pommes de terre vendu 2 dirhams par le producteur puisse atteindre 5 à 6 dirhams sur les marchés urbains ?
La spéculation effrénée et l’absence totale de contrôle de ces réseaux d’intermédiaires en sont la seule explication.
Les intermédiaires captent en moyenne 34% du prix final, faisant d’eux le principal maillon de la formation des prixLe Conseil de la concurrence met en évidence cette dynamique inflationniste : la formation des prix est gangrenée par une intermédiation excessive et anarchique, où chaque maillon de la chaîne prélève des marges injustifiées, alimentant une inflation artificielle qui finit par écraser le consommateur final. "La marge brute des intermédiaires constitue la composante dominante dans la formation des prix de vente, en s’appropriant en moyenne près de 34% du prix final, et en dépassant ainsi même la marge brute des grossistes et des détaillants".
Ce déséquilibre ne relève ni du hasard ni d’une fatalité économique : il résulte d’une structure de marché déséquilibrée, où les producteurs peinent à valoriser leur travail tandis que les consommateurs supportent des prix excessifs, au bénéfice d’un petit nombre d’acteurs qui captent des marges élevées.
Une absence de régulation qui nourrit la spéculation
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a, lui aussi, dressé un constat édifiant sur la commercialisation des produits agricoles, mettant en lumière les dysfonctionnements structurels du marché. Son rapport souligne une organisation défaillante, dans laquelle les petits et moyens agriculteurs se retrouvent démunis face aux grands réseaux de distribution et aux circuits de spéculation.
Ainsi, au-delà des fruits et légumes, cette problématique touche également les viandes rouges et blanches, ainsi que les produits halieutiques. Le CESE dresse un état des lieux alarmant et observe notamment "la prédominance d’une panoplie d’intermédiaires, car aucune réglementation sur l’intermédiation et le courtage des fruits et légumes n’existe actuellement".
La situation est plus prononcée, notamment à l’approche de l'Aïd, période où les prix connaissent des hausses significatives. "La persistance des pratiques spéculatives impacte la commercialisation des bovins, des ovins et caprins au sein des marchés, des souks, etc., notamment à l’occasion de Aïd al-Adha", précise le CESE.
Pourquoi aucune réforme de fond n’a-t-elle été engagée ?
L’accumulation de ces constats soulève une question majeure : pourquoi ces dérives persistent-elles malgré les analyses et recommandations formulées depuis des années ? Pourquoi l’État n’arrive-t-il pas à mettre en place des mesures concrètes ?
Le Maroc a prouvé, dans d’autres domaines, sa capacité à mener des réformes structurelles ambitieuses. Il est difficile de comprendre pourquoi un cadre réglementaire strict n’a pas encore été instauré pour encadrer les marges et fluidifier les circuits de commercialisation.
L’absence d’action nourrit une défiance croissante au sein de l’opinion publique. Face à une problématique qui touche directement le quotidien des ménages, cette inertie interroge.
Les leviers d’une réforme nécessaire
Une action résolue s’impose. La première étape consiste à réorganiser les circuits de distribution en favorisant des modes de commercialisation plus directs entre producteurs et consommateurs. Le développement de marchés régulés, l’essor de coopératives agricoles et l’encouragement aux circuits courts sont des pistes à explorer pour réduire la dépendance aux intermédiaires.
La régulation des marges commerciales est également un levier essentiel. Une surveillance accrue des écarts de prix et la mise en place d’un cadre juridique limitant la spéculation pourraient contribuer à stabiliser le marché.
Enfin, la modernisation des infrastructures commerciales et la digitalisation des transactions permettraient d’apporter une plus grande transparence sur les prix et les circuits de distribution. Un suivi en temps réel des prix de gros et de détail limiterait les abus et renforcerait la confiance des consommateurs.
Il n'est plus concevable de se limiter à des constats. La question de la régulation du marché alimentaire est devenue un enjeu stratégique qui touche au pouvoir d’achat des citoyens.
Les décideurs ont désormais un choix clair : engager une réforme structurelle du marché alimentaire ou laisser perdurer un système qui, année après année, entraîne les mêmes déséquilibres. Les consommateurs attendent des mesures concrètes.
Le débat ne peut plus se limiter à une indignation saisonnière. L’heure n’est plus au constat, mais à l'action.