Comment des travaux sur la chaussée ont activé le dernier glissement de terrain entre Jebha et Al Hoceima (Avis d’experts)
Le 27 janvier dernier, un glissement de terrain a provoqué la fermeture de la route nationale N°16 à proximité de Jebha, entraînant des dommages matériels considérables et obligeant les autorités à mettre en place un itinéraire de déviation. Afin de mieux comprendre ce qui s’est vraiment passé, Médias24 a interrogé des experts qui ont apporté leur éclairage et explication.
Un glissement de terrain majeur s'est produit le lundi 27 janvier 2025 en début d'après-midi sur la route nationale 16 reliant Jebha à Al Hoceima, au niveau de la commune de Mtioua, relevant de la province de Chefchaouen. L'affaissement de la chaussée, causé par un glissement de terrain et des chutes de pierres, a entraîné l'interruption totale de la circulation.
Lors d’une séance de questions orales à la Chambre des représentants, le ministre de l’Équipement et de l’eau, Nizar Baraka, a répondu à une question portant sur le glissement de terrain survenu sur la rocade méditerranéenne, à quelques kilomètres du village de Jebha. Le ministre a expliqué que les travaux consécutifs à cet incident sont en cours pour rétablir la route bloquée et que les délais pour un rétablissement durable seront prochainement annoncés une fois les études techniques finalisées. Ces études détermineront le délai nécessaire pour résoudre ce problème de manière durable, en tenant compte des spécificités géotechniques et géographiques complexes de la région.

Actuellement, les services provinciaux du ministère de l’Équipement sont mobilisés pour rétablir la circulation. Une déviation est maintenue via la route régionale n°412 reliant Jebha à Ouaouzgane côté Al Hoceima, la route nationale n°2 entre Issaguen et Bab Berred, ainsi que la route provinciale n°4113 qui connecte Tamorrot à Jebha côté Chefchaouen.
Contactés par nos soins, Mohamed Ahniche, chef des équipes de réalisation des cartes d’aptitudes à l’urbanisation au sein du laboratoire Geotechmed, et le professeur Youness El Kharim, expert en évaluation des risques naturels et coordonnateur de l’équipe de recherche en Géologie de l'environnement et ressources naturelles à la Faculté des sciences de Tétouan (Université Abdelmalek Essaâdi), ont partagé avec nous leur analyse scientifique de l’événement.
Un événement naturel, mais pas seulement : les éléments révélateurs
Au niveau de la province de Chefchaouen, le phénomène de glissement de terrain est très répandu et se caractérise par beaucoup de zones instables susceptibles à tout moment de s’activer.
"Ce qui rend le domaine du Rif particulièrement sujet aux glissements de terrain, c'est sa structure géologique en nappes de charriage. Cette structure entraîne le chevauchement de masses rocheuses importantes, telles que les calcaires ou les nappes de flysch, sur des formations plus petites comme les pélites de l'unité de Tanger. Les pélites, sous l'effet de la pression, peuvent présenter un comportement plastique, favorisant ainsi les glissements", explique le professeur Younes El Kharim.
De son côté, la région de Jebha se situe dans un accident géologique transverse, connu sous le nom de l’accident "Jebha-Cherafat". Cet accident est accompagné d’une série de structures géologiques et d’un réseau de failles qui exacerbent une complexité géologique, facilitant les glissements de masse. Située dans ce domaine, la route nationale 18 fait face périodiquement à plusieurs niveaux de chutes de roches dont certains ont conduit à la suspension de la circulation à différentes reprises.
" La RN 18 devait non seulement desservir les provinces du nord, mais aussi encourager leur potentiel touristique et développement durable. Cet axe routier est conçu pour traverser les versants côtiers pour bien mériter son surnom de "rocade méditerranéenne". Malheureusement, ces versants sont le siège de plusieurs mouvements de terrain, en raison de l'existence d'un réseau de failles normales parallèles à la côte. Ce dernier est l'héritage de la genèse de la mer Méditerranée et de l'élévation des reliefs bordiers. ", précise professeur El Kharim.
En ce qui concerne l’incident du 27 janvier 2025, il se développait dans une zone instable, mais de manière très lente, et c’est à cause d’un élément déséquilibrant que l’incident a eu lieu, avec une détérioration totale de la chaussée de route et des ouvrages de protection, mais heureusement sans dégâts humains.

"C’est un glissement ancien à cause des travaux de terrassement de la rocade méditerranéenne, il y a très longtemps, qui a été conforté seulement par un mur en gabions. Durant les dernières années, il a commencé à bouger lentement et ce mouvement long a été matérialisé par le déplacement de gabions de soutènement et le bombement de la chaussée", nous affirme Mohamed Ahniche.
Les informations dont nous disposons indiquent que des travaux de réparation de la chaussée ont été réalisés dans la zone concernée. Une vidéo montrant la zone d’impact circule sur les réseaux sociaux, révélant l’état de la route et les travaux effectués quelques heures avant l’incident. Bien que cette vidéo semble authentique, elle a été publiée après le glissement de terrain.
Vidéo montrant des travaux au niveau de la zone de l'incident. (Source: réseaux sociaux)
Ce qui est certain, c’est l’impact visuel sur la chaussée au niveau de la zone de l’incident, documenté par nos experts il y a quelques semaines. Ces travaux de réfection de la chaussée ont été entrepris récemment pour corriger cette déformation qui représentait un danger pour les usagers de la route. Cependant, de manière inattendue, les travaux de terrassement ont eu l'effet inverse. Le terrassement de la partie déformée au pied de glissement a activé ce glissement de terrain.
"La zone d’impact est située au pied de la masse glissante. Les travaux de réparation récents ont consisté en un terrassement pour dégager la zone déformée de la chaussée. Malgré la bonne intention des travaux pour sécuriser la route, cette intervention a modifié l’équilibre existant et a activé le glissement", affirme Mohamed Ahniche.
"Malgré les déformations apparues, il existait un coefficient de sécurité qui était presque de 1, entre la force motrice (masse de glissement) et la force résistante (chaussée et remblais de soutènement en gabions). En retirant une partie de la chaussée pour la réparer, le terrassement a déséquilibré la stabilité, déjà relativement précaire, ce qui a conduit à l’incident", confirme Mohamed Ahniche.
La province de Chefchaouen est fortement exposée aux risques de glissement de terrain
La province de Chefchaouen et la province de Taounate sont les plus touchées par le glissement de terrain, vient par la suite l’ouest d’Al Hoceima et l’Est de Tétouan. Un inventaire des glissements de terrain le long de la côte de la province de Chefchaouen a été élaboré dans le cadre de la réalisation de la carte d’aptitude à l’urbanisation de cette province. Cet inventaire montre que le tracé routier côtier est dominé par des mouvements de terrain actifs.

Une étude scientifique (El Kharim et al., 2023) effectuée au niveau de la province de Chefchaouen a inventorié les coûts économiques des pertes au niveau de la province de Chefchaouen et a évalué un coût d’environ 25 millions de DH pour les seuls glissements qui ont été documentés.
Une autre étude scientifique plus récente (Obda et al., 2024) concernant les risques naturels au niveau de la route côtière reliant Oued Laou à Jebha a démontré que la zone est sujette aux ruptures gravitationnelles malgré sa nature rocheuse.
Selon cette étude, le plan de glissement de la plupart des glissements de terrain est orienté parallèlement au littoral, avec un mouvement dirigé vers la mer. Cette frange côtière, caractérisée par des failles parallèles à la côte à quelques centaines de mètres de distance, est un facteur déterminant de la morphodynamique des pentes. Au terme de cette étude, les auteurs ont conclu que, compte tenu de la prédisposition structurelle des pentes côtières aux glissements de terrain et afin d'accroître la résilience pour éviter leur instabilité, il est essentiel de développer un réseau routier en retrait des pentes côtières.
Rappelons qu’une couverture nationale de 60% en document d’aptitude à l’urbanisation a été atteinte. Une dynamique financée principalement par le ministère de l’Intérieur via le Fonds de lutte contre les effets des catastrophes naturelles (FLCN) et qui vise à renforcer la résilience des territoires face aux risques majeurs liés aux catastrophes naturelles. Enfin, il faut rappeler que les glissements de terrain, malgré leur caractère souvent imprévu et très rapide, nécessitent d’instaurer une veille continue, en particulier dans les zones rifaines où le risque est plus important.