Au Maroc, des ONG et des centaines de bénéficiaires victimes du gel des aides américaines
Annonce choc de la semaine, la suspension de l'aide américaine à l'international, récemment ordonnée par Donald Trump, aura des conséquences destructrices. Si le doute plane encore sur le sort des programmes au Maroc, certains financements sont plus préoccupants que d'autres. Il s'agit des financements rétrospectifs, qui sont susceptibles de plonger des ONG, des associations locales et des centaines de bénéficiaires dans de lourdes dettes. TÉMOIGNAGES.
Comme nous l'avions expliqué dans un article précédent, plusieurs programmes d'accompagnement associatifs sont dans le flou depuis la suspension, le 24 janvier, de l'aide américaine internationale, en attendant la réévaluation de la conformité des programmes d'aide avec la politique étrangère américaine.
Ces programmes, financés en majorité par l’Agence américaine pour le développement international (USAID), principal organisme américain gérant les programmes d'aide, sont pour la plupart bloqués depuis le gel, selon des associations sondées par Médias24.
Collaborant depuis trois ans avec l'USAID, une ONG pour les droits des femmes basée à Rabat, s'est vue impactée dans son programme sur le renforcement de l'accès aux services des victimes de violence, subventionné par l'agence américaine.
"Une partie de la subvention permettait d'alimenter nos associations partenaires locales à travers le pays, notamment à Taza, à El Hajeb et dans d'autres villes décentralisées. Mais le gel de l'aide américaine nous contraint à suspendre ce financement", déplore l'ONG qui a préféré un témoignage anonymisé.
En effet, le gel de l'aide américaine ne se limite pas aux nouveaux projets puisque même les programmes déjà entamés sont affectés par la décision de Trump. "C'est illégal puisque les anciennes dépenses ont déjà été validées par le Congrès au titre des années budgétaires précédentes", précise l'ONG.
ONG, associations locales et bénéficiaires risquent de lourdes dettes
Trois problèmes se posent essentiellement à la suite de ce gel de l'aide américaine internationale.
"D'abord, l'éventuelle élimination de certains programmes après l'écoulement des 90 jours d'évaluation imposés par Trump. Les programmes les plus menacés sont bien évidemment les programmes de planification familiale, ceux liés aux droits reproductifs des femmes, à l'égalité du genre et à l'inclusion sociale, et les programmes sur le climat. Ces programmes ne s'alignant pas avec la vision et la politique de Donald Trump", regrette l'ONG.
L'élimination de ces actions sera dévastatrice, estime cette dernière. "Si ces programmes cessent, ce sera une catastrophe à long terme".
"Avec la suspension du financement américain des aides, les associations subventionnées sont en outre dans le flou, ne sachant si elles doivent continuer à engager, pendant ces trois mois, des frais pour leurs activités (salaires des employés, loyer…)", poursuit-elle.
Les choses se compliquent car certains financements sont rétroactifs. Autrement dit, les ONG, les associations et les bénéficiaires prennent à leur charge, dans le cadre de certains programmes comme ceux liés à l'accompagnement entrepreneurial, les dépenses avant d'être remboursés par l'USAID.
Pour notre programme en cours, nous avons jusqu'à présent cumulé des dépenses de 4 mois, ce qui représente un pourcentage important de notre budget annuel
"Pire. Certains financements de l'USAID sont rétroactifs. Pour notre programme en cours, nous avons jusqu'à présent cumulé des dépenses de 4 mois, ce qui représente un pourcentage important de notre budget annuel. Nous ne sommes même pas sûrs d'être remboursés, car les paiements sont gelés depuis le 24 janvier. En tant que petite organisation à but non lucratif, nous ne pouvons pas nous permettre de supporter ce type de dettes. Nous ne sommes ni censés le faire ni même en avoir la capacité financière", déplore l'ONG, notant que les grands perdants restent les bénéficiaires des programmes.
Des victimes du séisme d'Al Haouz sont également lésées
Parmi les programmes les plus impactés figure le programme post-séisme de développement social intégré (DSI), financé par l'USAID et Deloitte, pour accompagner les femmes, les personnes en situation de handicap et les jeunes dans la région de Marrakech-Safi.
Médias24 a joint l'une des sept associations locales partenaires du programme. Requérant l'anonymat, elle nous explique que des dépenses importantes ont été engagées par les associations pour couvrir leurs charges, mais surtout par les bénéficiaires qui ont placé leur propre argent pour lancer des coopératives.
"Après le succès de la première étape du projet, qui consistait à mettre en place des centres d'écoute des femmes touchées par le séisme d'Al Haouz, 6 des 7 associations partenaires du programme ont lancé une deuxième étape, née de l'identification de l'urgence de l'autonomisation économique des victimes du séisme. Étape pour laquelle nous avons déjà entamé les préparatifs. Mais à notre grande surprise, l'aide internationale, dont dépend notre programme, est brusquement suspendue".
Il est inconcevable que des programmes visant à éradiquer la pauvreté risquent en réalité de créer encore plus de pauvreté parmi les populations locales qu’auparavant
"Sauf que nous avons déjà engagé des dépenses. Les bénéficiaires aussi. Rien que dans notre association, nous comptons 95 femmes bénéficiaires, en cours et post-création de statut, donc 95 ménages, qui ont engagé au moins 3.000 DH de leur propre fonds pour lancer des coopératives. Une somme d'argent qui est assez considérable pour ces femmes".
"Avant le gel des financements fédéraux américains, des femmes en situation de précarité, des personnes en situation de handicap et des jeunes avaient investi leurs ressources personnelles limitées et leur temps pour créer des coopératives et de petites entreprises afin de participer à ces programmes financés par les États-Unis", affirme dans la même lignée l'ONG pour les droits des femmes.
"Cela a nécessité de nombreuses démarches administratives, des services comptables, la sécurisation et la location d’espaces, ainsi que l’achat de matériel et d’équipements, et beaucoup ont contracté des prêts personnels pour tout cela. Désormais, ces personnes risquent de ne jamais pouvoir rembourser ces dettes si le gouvernement américain met fin aux programmes ou refuse même de rembourser les dépenses engagées avant le gel du 24 janvier. Ces participants risquent ainsi d’avoir un mauvais historique de crédit, ce qui les empêcherait d’obtenir d’autres prêts à l’avenir, ainsi que la saisie de leurs biens personnels".
"Il est inconcevable que des programmes visant à éradiquer la pauvreté risquent en réalité de créer encore plus de pauvreté parmi les populations locales qu’auparavant. Les ONG peuvent porter plainte et faire un plaidoyer, ce qui n'est pas forcément le cas pour ces personnes", conclut-elle.
Le renouvellement des programmes en suspens
L’association AICEED, organisation non gouvernementale, indépendante à but non lucratif, basée à Tanger, pour la promotion des droits économiques, sociaux et civiques, témoigne également.
S'il reconnaît que l'impact sur son association reste minime en comparaison des associations assistant les victimes d'Al Haouz, Khalid El Missari, directeur de l'AICEED, fait savoir que le renouvellement des programmes financés par l'USAID est en suspens à cause du gel des aides.
"L'impact reste minime dans notre cas, car le projet dont nous faisions partie, "Iltizam", porté par l’Institut républicain international (IRI) et financé par l'USAID, a pris fin en novembre. Nous comptions néanmoins le reconduire en janvier. Mais ce n'est plus le cas à cause de la décision de gel. Nous avions par ailleurs candidaté pour prendre part à un nouveau programme, "Forsa T Plus", sauf qu'encore une fois le gel de l'aide américaine complique les choses. Nous avions reçu un email de la part de l'USAID nous informant qu'ils ne pourront répondre à notre candidature…", nous explique-t-il.
Khalid El Missari de conclure : "Les associations seront impactées par la décision, compte tenu de leurs charges. C'est certain. Mais le vrai impact se fera ressentir particulièrement sur les bénéficiaires, notamment les jeunes, les personnes en situation de handicap et les femmes".