RGPH 2024. Le pic démographique pourrait survenir bien avant les prévisions
MODELISATION MEDIAS24. Le Maroc est à un tournant. Le pic démographique, initialement prévu pour 2050, pourrait survenir dès les années 2040, voire avant, selon les tendances actuelles. Une réévaluation par Médias24 des projections démographiques du HCP à la lumière des nouveaux chiffres du recensement 2024 révèle que le Maroc atteindra son pic démographique en 2038 avec une population comprise entre 37,8 millions et 38,6 millions d’habitants. Cette estimation repose sur un modèle utilisant des méthodes bayésiennes, qui prennent en compte les dynamiques complexes de fécondité, de migration et d’urbanisation observées depuis 2014.
Dès publication des résultats du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) 2024 l’attention publique s’est principalement focalisée sur la baisse rapide du taux de fécondité, suscitant de vifs débats autour de la dynamique démographique au Maroc. Cependant, un aspect tout aussi crucial demeure largement ignoré : le pic démographique devrait survenir plus tôt.
Lors de sa première sortie en tant que Haut-Commissaire au Plan, Chakib Benmoussa avait indiqué que ces chiffres pourraient refléter un pic démographique plus précoce que ce que l’on imaginait. Il a ajouté que ses équipes de spécialistes feraient le nécessaire pour affiner l’estimation.
Dans cette même perspective, nous avons, à Médias24, réalisé une estimation du pic démographique de la population marocaine en nous appuyant sur les données actualisées du RGPH 2024.
Approche méthodologique de la modélisation
Pour saisir pleinement la complexité des dynamiques démographiques, nous avons utilisé un ensemble de techniques avancées combinant démographie et économétrie bayésienne.
Cette approche s’appuie sur un modèle polynomial intégré dans une régression bayésienne. Le modèle, qui requiert plus de trois heures de calculs et de simulations sur un ordinateur standard, a été conçu pour ajuster les prévisions démographiques à partir des nouvelles données du RGPH 2024. Il s’éloigne ainsi des hypothèses adoptées dans les projections du HCP en 2014.
Cette méthodologie permet de gérer les incertitudes liées aux données historiques tout en ajustant les projections à partir des observations les plus récentes. Les paramètres pris en compte incluent notamment les effets différenciés de l’urbanisation, la baisse de la fécondité et le vieillissement de la population, offrant ainsi une vision plus précise des évolutions démographiques futures.
Un pic démographique attendu avant 2040, avec une population ne dépassant pas les 39 millions d’habitantsLes résultats préliminaires indiquent que le Maroc pourrait atteindre le pic démographique dès 2038, avec une population estimée entre 37,8 et 38,6 millions d’habitants. Le modèle présente une marge d’erreur d’environ 800.000 personnes.
Les projections de 2014 reposaient sur un schéma démographique issu de la période 2004-2014, alors que les taux de fécondité et de migration étaient plus stables et l’urbanisation encore modérée. Or, entre 2014 et 2024, plusieurs facteurs ont profondément modifié ce tableau.
Des projections fragmentées
Les projections du Haut-Commissariat au Plan (HCP) 2014 anticipaient une population de 37,4 millions d’habitants en 2024 et un pic démographique autour de 2050. Cependant, les résultats du recensement général de 2024 révèlent une trajectoire divergente : une population totale de 36,8 millions, un indice synthétique de fécondité (ISF) en chute rapide et un ralentissement notable de la croissance démographique.
L’ISF national est passé de 2,2 enfants par femme en 2014 à 1,97 en 2024, en dessous du seuil de remplacement des générations (2,1). Ce déclin est particulièrement marqué dans les zones urbaines, où l’ISF atteint seulement 1,77 enfant par femme, contre 2,37 en milieu rural. Ces tendances traduisent une transformation rapide des structures familiales et des priorités économiques des ménages.
Ainsi, le taux d’accroissement démographique annuel moyen est tombé à 0,85% entre 2014 et 2024, contre 1,25% lors de la décennie précédente, et 2,06% entre 1994 et 2004. Cette baisse significative reflète des changements profonds dans les comportements reproductifs et les dynamiques migratoires.
Ces constats révèlent un écart significatif entre les projections démographiques initiales et la réalité observée, suggérant inévitablement l’émergence d’un pic démographique bien plus précoce que prévu.
Décryptage des écarts
L'analyse des projections démographiques établies en 2014 par le HCP révèle une tendance ascendante de la population totale, atteignant son pic (de croissance annuelle) en 2028 avec 38.705.839 habitants, avant d'entamer une phase de ralentissement à partir de 2029. Ce ralentissement est progressif et devient plus marqué à partir de 2041, où la croissance annuelle chute à des niveaux très faibles (entre 100.000 et 150.000).
Les résultats du RGPH 2024 révèlent un écart significatif par rapport aux projections démographiques de 2014. Alors que celles-ci anticipaient une population totale de 37,4 millions d’habitants en 2024, les chiffres réels atteignent seulement 36,8 millions, soit 1,6 million d’habitants en moins.
Cet écart s’explique par une transition démographique plus rapide et plus marquée qu’estimé. En effet, la baisse du taux de fécondité, couplée à un ralentissement naturel de la croissance démographique et à un exode rural croissant, semble indiquer une dynamique beaucoup plus fragile. Ces éléments laissent présager que la trajectoire démographique projetée pour les prochaines décennies pourrait être largement surestimée.
Dans cette même logique, les projections pour 2038, qui anticipaient auparavant une population de 41,4 millions d’habitants, semblent désormais largement irréalisables. En effet, nos calculs estiment qu’en 2038, le pic démographique pourrait plafonner à 38,6 millions d’habitants au maximum, marquant un écart de 2,8 millions par rapport aux prévisions initiales formulées par le HCP en 2014.
Si l’écart observé en 2024, accumulé sur une décennie, atteint déjà 1,6 million d’habitants, il est tout à fait plausible que cet écart continue de se creuser dans les années à venir. Ainsi, l’écart de 2,8 millions d’habitants prévu pour 2038, accumulé sur une période de 14 ans, s’inscrit dans une trajectoire cohérente avec les tendances actuelles. Les mécanismes de ralentissement, déjà en cours, montrent des signes d’intensification et renforcent la probabilité d’une transition démographique plus précoce et plus marquée que les projections initiales.
Il est à noter que l’urbanisation croissante, associée à un exode rural massif, joue un rôle central dans ces dynamiques. Les ménages migrent vers les villes, où le coût de la vie et les contraintes socioéconomiques imposent une réduction significative de la taille des familles. En adoptant les comportements reproductifs citadins, ces nouveaux urbains contribuent à accélérer la transition démographique du pays.
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Il convient de souligner que cet exercice vise à anticiper le pic démographique en offrant une perspective à long terme sur les implications des nouvelles données du RGPH 2024.
Bien que la méthodologie utilisée et le modèle appliqué soient solides, il est important de rappeler que cette modélisation repésente une projection probabiliste et ne prétend pas refléter une vérité absolue. Elle vise avant tout à fournir un aperçu des évolutions démographiques potentielles au Maroc, en tenant compte des incertitudes inhérentes à ce type d’analyse.
Comme l’a souligné le célèbre économètre George Box : "All models are wrong, but some are useful" (Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles). Cette idée reflète bien la nature des modèles de projection, notamment celui utilisé ici.
Dans un souci de transparence et d’intégrité scientifique, nous mettons à disposition des chercheurs et des spécialistes les données et le code de modélisation (développé en langage R), leur permettant de reproduire, recalibrer ou adapter le modèle à d’autres hypothèses.