Reportage. À Berrechid, comment Polyfil, opérateur de l'amont textile, fait de la résistance
Polyfil, dernière filature de polyester toujours en activité au niveau national, appelle au secours pour sauvegarder cette industrie amont textile. Le producteur dont le fil technique contribue à habiller jusqu'à 800.000 voitures par an se dit menacé par la concurrence étrangère, en raison du coût très élevé de son énergie. Reportage.
Malgré ses chiffres à l'export fièrement arborés, le Maroc souffre de l'absence de l'amont textile, maillon faible de cette industrie. A Berrechid, Polyfil, producteur marocain de fils en polyester, est aujourd'hui la dernière filature de polyester toujours en activité au niveau national.
Avec ses 250 employés, le groupe qui appartient à la famille Berrada développe, produit et commercialise, depuis 1990, les fils polyester continus composés de filaments d'origine chimique, moulinés, teints en masse et sur autoclave. Jusqu'à 8.000 tonnes de fils polyester sont produites annuellement par ce dernier. Ils entrent dans la fabrication d'une large gamme de produits textiles, comme le tissage pour automobile. Ces fils sont aussi destinés au tissage ameublement, à la production de vêtements de travail, de sport et de loisirs, à la passementerie et aux accessoires de confection.
Des fils en polyester pour habiller jusqu'à 800.000 voitures
Pour produire ce fil technique, cinq grandes étapes sont suivies. D'abord l'extrusion, un procédé de fabrication thermo-mécanique. Les granulés de polyester, importés depuis la Chine et l'Inde, sont fondus à haute température. La couleur du fil est injectée lors de cette étape.


Place ensuite à la filature, processus permettant la production quotidienne de 25 tonnes de filaments parallèles mais sans texture. Puis vient la texturation qui, elle, permet de rapprocher l'aspect de la fibre artificielle à la fibre naturelle. Objectif : avoir un tissu confortable et doux au toucher.



La quatrième étape est celle de l'analyse de qualité au laboratoire textile. Il est question de vérifier la qualité sur toutes les spécifications techniques du fil, notamment la densité lumière, l'élasticité et la résistance. L'emballage est la cinquième et dernière étape.



Le groupe qui dessert aujourd'hui à parts égales le marché local et ses clients à l'étranger (Europe et Amérique du Sud) arrive aujourd'hui à habiller entre 700.000 et 800.000 véhicules par an. Mais malgré ces réalisations, cet opérateur se dit menacé par la concurrence étrangère notamment asiatique plus compétitive, en raison du coût très élevé de son énergie. Il appelle à ce titre le gouvernement au secours pour sauvegarder cette industrie, une des dernières de l'amont textile.
Revendication? Une ristourne sur le prix du kWh
"Même en tant qu'entreprise triplement certifiée qui maîtrise la technologie, qui investit continuellement, qui forme ses ingénieurs et ses techniciens et qui, en outre, fournit les grands équipementiers automobiles, il se trouve que notre existence et notre avenir sont menacés", déplore Polyfil.
La différence de prix assez importante entre l'offre asiatique et celle de Polyfil, 25 à 30% en moyenne, poussent nos clients à s'orienter progressivement vers les producteurs asiatiques
"Malgré nos performances et notre croissance à l'export, Polyfil reste très vulnérable en raison de son environnement local et régional incertain. Concernant le marché à l'export, la menace asiatique a commencé depuis quelques années à impacter petit à petit nos exportations. En effet, en raison du coup très élevé de notre énergie, nos clients à l'export s'intéressent de plus en plus aux producteurs asiatiques plus compétitifs. La différence de prix assez importante entre l'offre asiatique et celle de Polyfil, 25 à 30% en moyenne, poussent nos clients à s'orienter progressivement vers les producteurs asiatiques au détriment de l'offre marocaine. Malgré ces difficultés et ce climat peu favorable, nous restons optimistes et gardons un esprit positif quant à l'avenir de notre activité", poursuit le groupe.
Ce dernier appelle à ce titre le secrétaire d'Etat chargé du Commerce extérieur, à revoir le coût de l'énergie. "Sachant que nous sommes une activité très énergivore (24,8 Gwh en 2022), une ristourne sur prix du kWh améliorerait considérablement notre compétitivité à l'export et nous donnerait plus de force pour faire face aux concurrents de plus en plus présents", estime ce producteur qui envisage de dépasser à l'horizon 2025-2026 la barre symbolique de 65% pour son chiffre d'affaires à l'export.
A en croire ce dernier, les investisseurs étrangers installés au Maroc sont avantagés. "Nous voulons bénéficier de la ristourne sur les prix du kWh au même titre que les investisseurs étrangers installés au Maroc. L'Etat propose à ces investisseurs de leur donner de l'énergie renouvelable et leur compte le prix 40% moins cher. Pourquoi ne pas faire de même avec nous opérateurs marocains pourtant présents bien avant que ces derniers?".
L'amont textile trinque à cause de la facture élevée de l'énergie
"Le budget dépenses ONEE (près de 2,5 MDH/mois), c'est une fois et demie toutes nos charges avec le 13e mois et les salaires du personnel. L'énergie représente 35% de notre coût de transformation. Si le prix du kWh reste hors portée, nous n'aurons aucun avenir", enchaine Polyfil.
Le producteur estime que plusieurs industriels de l'amont textile se sont retirés à cause des prix "scandaleusement chers" de l'énergie.
Tout l'amont textile est mort puisqu'il consomme beaucoup d'électricité
"Nous nous vantons à tort quand nous disons que le Maroc est un pays textile. Or, non, le Maroc n'est qu'un pays de confection à bas salaires, en l'absence notamment de l'amont textile. Tout l'amont textile est mort puisqu'il consomme beaucoup d'électricité. L'utilisation du support marocain reste faible. En témoigne le très faible taux actuel d'intégration dans le secteur du textile qui dépasse à peine les 12%", regrette Polyfil.
Projet d'une ligne de recyclage des déchets en polyester
En parallèle à ses réalisations, le groupe Polyfil affirme être en avance aujourd'hui sur une étude visant l'installation d'une ligne de recyclage de ses déchets industriels, en collaboration avec Closed Loop Fashion, l'Agence allemande de développement (GIZ), Decathlon et l'ESITH. Le polyester recyclé à Polyfil sera absorbé par Decathlon qui est un grand consommateur du polyester. 90% des produits de Decathlon étant en effet fabriqués à base de fils polyester.
Ce projet vise à relever ces défis en favorisant la collaboration entre les acteurs locaux, en renforçant la capacité de recyclage du Maroc et en créant des opportunités d'emploi dans un cadre durable conforme aux normes européennes et mondiales de circularité.
L'objectif de ce projet est de promouvoir le développement d'une chaîne d'approvisionnement circulaire au sein du secteur marocain du textile et de l'habillement en offrant des services de conseil, de conseil et de renforcement des capacités aux marques locales, aux fabricants, aux recycleurs et aux établissements d'enseignement. L'initiative établira un système complet de gestion des déchets textiles, favorisera le développement d'écosystèmes de recyclage locaux et créera l'infrastructure nécessaire à la logistique inverse, en mettant l'accent dans un premier temps sur les déchets de polyester post-industriels.
Le projet débutera par des évaluations des déchets textiles dans les usines partenaires. Sur la base de ces évaluations, une feuille de route stratégique sera élaborée pour guider les usines participantes dans la création collaborative de lignes de produits recyclés. En outre, des systèmes standardisés de collecte, de tri et de gestion des déchets de polyester seront mis en œuvre, ainsi que des processus et des technologies de production optimisés, tels que le recyclage mécanique et par thermofusion, pour produire des produits en polyester recyclé de haute qualité qui répondent aux exigences du marché mondial.
On peut annuellement avoir entre 200 et 250 tonnes de déchets polyester
"On peut annuellement avoir entre 200 et 250 tonnes de déchets polyester. Du fait que la loi nous interdit de déposer nos déchets industriels dans la décharge publique, nous avons développé des solutions au niveau interne pour gérer nos déchets. Nous vendons une partie de nos déchets à d'autres industriels locaux qui ont en besoin dans leur fabrication. Le reste est renvoyé à des vrais recycleurs étrangers, notamment en Turquie, en Irlande et en Italie".
"Polyfil importe aussi du granulé recyclé que nous utilisons déjà dans notre filature. Le granulé recyclé est mélangé avec de la matière vierge. C'est un recyclé sur un pourcentage particulier. Nous visons dans l'avenir d'intégrer 20% du granulé recyclé dans notre fabrication. Le recyclage du vêtement lui-même n'étant pas possible à ce stade puisque la technologie au Maroc ne le permet toujours pas", conclut Polyfil.