ANALYSE. Quels facteurs expliquent la dégradation du moral des ménages depuis 2018 ?
De 2018 à 2024, l'indice de confiance des ménages (ICM) au Maroc a connu des baisses significatives, reflétant les incertitudes économiques engendrées par la pandémie de Covid-19, l'inflation persistante et les politiques de resserrement monétaire. L'analyse des corrélations entre l'ICM et des variables macroéconomiques comme la croissance, l'inflation et le chômage révèle les dynamiques profondes qui influencent la confiance des ménages.
Depuis le 1er trimestre 2018, l'indice de confiance des ménages suit une tendance globalement baissière. Hormis deux légères remontées, cet indice reste en déclin continu, atteignant 46,2% au troisième trimestre 2024, contre 87,3% au début de 2018. Ce pourcentage de 46,2% vient d’être rendu public par le haut-commissariat au Plan (HCP).
En analysant cette évolution depuis 2018, on peut se demander pourquoi l'on observe une telle chute, et quelles variables en sont à l'origine ?
2018-2019 : une confiance en déclin malgré une croissance stable
L’année 2018 avait débuté avec un ICM relativement élevé, atteignant 87,3% au premier semestre. Cette confiance était soutenue par une croissance économique stable autour de 3% et une inflation modérée à 1,6%, permettant aux ménages de maintenir leur pouvoir d'achat. Le chômage, bien qu’élevé (10,5% au T1), était en légère baisse au cours de l'année, atteignant 9,3% au T3, ce qui a permis d’entretenir une confiance relative.
En 2019, malgré un ralentissement de la croissance économique, passant de 3,8% au deuxième trimestre à 2,1% au quatrième trimestre, ainsi qu'une hausse du taux de chômage de 9,1% à 10,2% entre le premier et le quatrième trimestre, la baisse de l'indice de confiance des ménages n'a pas été significative. En effet, l'indice est passé de 79,1% au premier trimestre à 74,9% au deuxième trimestre, avant de rebondir à 77,8% en fin d'année, en grande partie grâce à une inflation modérée qui s'est maintenue à 0,2% en moyenne sur l'année.
2020 : la pandémie de Covid-19 et l’effondrement de la confiance
L'année 2020 est marquée par l'une des baisses les plus dramatiques de l'indice. En effet, entre le T1 (75,7%) et le T2 2020, l'ICM plonge à 65,6%, un niveau historiquement bas, avant de s’effondrer à 60,6% au T3. Cette chute est la conséquence directe de la pandémie de Covid-19 qui a provoqué une récession majeure avec un taux de croissance de -14,9% au T2 2020.
La paralysie de l’économie marocaine, en raison des confinements, a entraîné une augmentation du taux de chômage qui a culminé à 12,7% au T3 2020. L'inflation, bien que modérée à 0,7%, n'a pas suffi à stimuler la demande, les ménages étant davantage préoccupés par l'incertitude économique et la perte d’emplois. La faiblesse de la croissance et les perspectives moroses ont maintenu l’ICM à des niveaux bas tout au long de l’année, malgré un léger rebond au T4 (61,2%), probablement dû à l'espoir d'une sortie de crise avec l'arrivée des vaccins.
2021 : un redressement fragile après la crise sanitaire
L'année 2021 a vu un léger rebond de l’ICM, atteignant 68,3% au T1, porté par une reprise économique progressive avec une croissance de 2,3% au début de l’année et une forte accélération au T2 (+14,5%), après la contraction sévère de 2020. Le déploiement des campagnes de vaccination, combiné à la réouverture progressive de l’économie, a ravivé l’optimisme des ménages, bien que ce dernier soit resté fragile en raison des effets durables de la crise.
Le taux de chômage s’est maintenu à un niveau élevé (12,5% au T1 et 12,8% au T2), ce qui a freiné une reprise plus vigoureuse de la confiance des ménages. En parallèle, l’inflation, relativement faible à 1,4%, n’a pas constitué une menace immédiate pour le pouvoir d’achat. Toutefois, l'incertitude entourant la reprise des marchés mondiaux a empêché un retour de la confiance à ses niveaux d'avant-crise.
2022-2023 : l’inflation galopante et les taux d’intérêt en hausse pèsent sur la confiance
En 2022, la confiance des ménages a connu une nouvelle détérioration, l’ICM tombant à 53,7% au T1 et poursuivant sa descente pour atteindre 46,6% au T4. Ce déclin s'explique en grande partie par la résurgence de l'inflation qui a atteint 6,6% en moyenne sur l’année, alimentée par les perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales et la hausse des prix de l'énergie, en particulier à la suite de la guerre en Ukraine.
Le taux de chômage est resté relativement stable, oscillant autour de 12%, mais la hausse des taux d’intérêt décidée par Bank Al-Maghrib (de 1,5% à 3% en 2023) pour freiner l'inflation a pesé sur l'accès au crédit. Cette politique monétaire restrictive a pu exacerber les difficultés des ménages, qui ont vu leur pouvoir d'achat érodé par l’inflation persistante et leurs capacités de consommation limitées par le coût plus élevé des emprunts.
En 2023, l’ICM a continué de fléchir, atteignant 44,3% au T4, alors que l’inflation restait élevée (6,1%) et que le taux de chômage augmentait à 13,3% en fin d'année. La combinaison d’une hausse continue des prix et d’un marché de l’emploi fragilisé a contribué à maintenir le moral des ménages à des niveaux historiquement bas.
2024 : une reprise hésitante mais des défis persistants
L’année 2024 semble marquer une timide stabilisation de l’ICM qui remonte légèrement à 46,2% au T3. Cette amélioration relative s’explique par une décrue de l'inflation qui est redescendue à 1,1% en moyenne sur les huit premiers mois (presque 3 trimestres), offrant un répit aux ménages après deux années de pressions inflationnistes intenses.
Toutefois, il est important de noter que, bien que l'inflation ait ralenti, elle demeure cumulative. Ce ralentissement ne signifie pas une baisse des prix (déflation), mais simplement une moindre hausse. Les ménages, lorsqu'ils comparent les prix actuels à ceux d'avant la pandémie, perçoivent encore une flambée des prix. De plus, le taux de chômage, qui demeure élevé aux alentours de 13%, continue de peser lourdement sur la confiance des ménages.
Ces facteurs, combinés à un taux d’intérêt de 2,75%, peuvent effectivement freiner une reprise rapide de la consommation, mais ils ne constituent pas les seules causes. La croissance économique affiche un rythme de progression insuffisant pour induire des améliorations tangibles en matière d'emploi et de revenus.
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De cette analyse, il ressort que toute faiblesse dans ce "triangle sacré" – la croissance, le chômage et l'inflation – impacte directement la confiance des ménages. Celle-ci est une donnée cruciale dans les tableaux de bord économiques de tous les pays. Un ménage confiant est davantage disposé à consommer et à investir, ce qui stimule l’activité économique. À l'inverse, une perte de confiance freine la consommation et l'investissement, ralentissant ainsi la dynamique économique.
Par ailleurs, il est à noter que cet indice a été introduit pour la première fois par l'Université du Michigan dans les années 1940. Au Maroc, le haut-commissariat au Plan s'appuie sur sept indicateurs pour élaborer l'Indice de confiance des ménages (ICM). Quatre de ces indicateurs concernent la situation générale, tandis que les trois autres se rapportent à la situation spécifique des ménages. Ces indicateurs sont :
1. évolution passée du niveau de vie ;
2. perspective d'évolution du niveau de vie ;
3. perspective d'évolution du nombre de chômeurs ;
4. opportunité d'achat de biens durables ;
5. situation financière actuelle des ménages ;
6. évolution passée de la situation financière des ménages ;
7. évolution future de la situation financière des ménages.
L’indice est calculé comme une moyenne arithmétique simple des 7 soldes, augmentée de 100 ; sa valeur varie ainsi de 0 à 200.