Reportage. Souk Dallas, le rendez-vous des mordus de la mode à petit prix
Immersion dans les coulisses d'une des plus grandes "joutiyas" casablancaises, la friperie Dallas, où la seconde main, ce secteur encore anarchique, a le vent en poupe.
A Dallas, des piles d'habits exposés pêle-mêle, un éclairage tamisé filtrant à travers les volets entrouverts, une ambiance poussiéreuse, une odeur omniprésente de cuir vieilli et de tissus anciens, tables sombres et encombrées, fripiers lancés dans une sorte de concours pour trouver l'accroche qui attisera la curiosité des clients...
C'est l'ambiance qui nous accueille quand nous entamons notre visite dans l'une des plus grandes friperies casablancaises : la friperie Dallas. Cette analogie avec la ville américaine, surnommée "BIG D" n'est pas anodine étant donné l'espace immense sur lequel est dressé ce vide-greniers (vide garde-robe pour certaines et certains) qui connaît un vrai succès dans la capitale économique du pays.
La friperie Dallas draine une clientèle diversifiée venue de différentes villes. Chaque samedi, clients riches et moins riches y affluent pour essayer de dénicher des pépites déballées en temps réel. Les plus fidèles s'y rendent même durant les autres jours de la semaine pour profiter du calme et de la baisse des prix.
Un engouement que nous avons pu constater, de visu, lorsque nous nous sommes rendus sur place, le vendredi 13 septembre. Le but était de nous rapprocher de la tendance du moment soulignée par différents acteurs du secteur textile sondés récemment par Médias24.
Ces textiliens nous expliquaient une baisse globale de la consommation de l'habillement au Maroc, accompagnée par une montée en puissance de la friperie et les sites de vente chinois qui gagnent du terrain au détriment des habits produits localement.

Des prix avantageux et des pépites à Souk Dallas
Accompagnée de ses deux sœurs, Chaimae, 21 ans, flâne pour la toute première fois dans ce bric-à-brac niché dans l'un des plus anciens quartiers de Casablanca : Hay Hassani. Enhardie par les témoignages d'internautes qui se sont déjà livrés à l'exercice, elle s'apprête à tester par elle-même. Des prix avantageux et des articles introuvables ailleurs sont les principales raisons ayant poussé la jeune femme à visiter la friperie Dallas.
Les prix proposés sont corrects d'autant que les articles sont très variés
"C'est ma première fois ici à la friperie Dallas. J'en ai beaucoup entendu parler sur TikTok. Les internautes disent qu'on peut y dénicher des articles très intéressants à bas prix. Je suis donc venue voir de plus près avec mes sœurs", nous raconte-t-elle.
Cliente fidèle, Ghita, la trentaine et maman d'une fillette, s'y rend pour les mêmes raisons. Au micro de Médias24, elle témoigne: "Je viens souvent ici, en été comme en hiver. Les prix proposés sont corrects d'autant que les articles sont très variés: robes, jupes, pantalons, articles pour enfants. On y trouve des pépites, des articles de marques originales, comme Zara ou H&M, vendus dans les boutiques à des prix beaucoup plus chers. On peut s'acheter des habits d'excellente qualité à 60, 40 ou même à 30 DH. Généralement, plus le prix est bas moins la qualité est bonne".

Un marché en baisse au grand dam des fripiers
Malgré l'engouement très manifeste pour le "second hand", les fripiers, eux, déplorent néanmoins un marché en baisse et des chiffres d'affaires pas toujours au rendez-vous.
Contrariés par la crise du pouvoir d'achat, les gens achètent de moins en moins, nous explique sur place, Mohammed, 31 ans, vendeur dans un magasin de vêtements usagés.
Une bonne journée nous rapporte habituellement entre 1.000 et 2.000 DH
"Le marché ne se porte pas bien ces temps-ci. Avec la crise actuelle, si nous arrivons à compenser les charges, c'est déjà une bonne chose. Le profit diffère d'une journée à une autre. Une bonne journée de vente nous rapporte habituellement des gains entre 1.000 et 2.000 DH. Pour une mauvaise journée de travail, notre gain n'excède généralement pas les 500 DH", affirme le vendeur installé à Dallas depuis des années maintenant.
Il est rejoint sur ce point par Imad, vendeur dans un magasin pour chaussures seconde main. "Nous avons connu des journées de vente meilleures par le passé", se remémore ce dernier. Licencié en économie, ce jeune a fait le choix il y a trois ans de s'installer à Dallas pour se convertir dans le commerce.

La fripe, un canal complexe et enchevêtré de distribution
D'où est-ce que ces fripiers de Casablanca s'approvisionnent-ils alors ? "La marchandise vient de l'Europe. Les fripes proviennent généralement de l'Angleterre et de l'Espagne. Elles sont d'abord collectées par des sociétés là-bas puis importées par des particuliers au Maroc qui les revendent plus tard aux commerçants locaux de friperie", nous répond Mohammed.
"On se fournit auprès de grossistes dans le Nord qui importent la friperie depuis l'étranger", affirme pour sa part Imad.
Même constat chez les commerçants de ferrachat (étals) ne disposant pas de locaux commerciaux. Omar, qui en fait partie, nous explique : "Nous nous fournissons auprès d'un grossiste au quartier Derb Milan qui achète la marchandise à Nador et à Tétouan. Le grossiste fait 5 DH de bénéfice sur chaque balle vendue. Nous nous approvisionnons chaque semaine. Les clients exigent la nouveauté".

Jusqu'à 5 balles déballées par semaine
Les vendeurs de fripes naviguent à l'aveuglette. Ils ne découvrent la nature des marchandises achetées qu'au moment de leur déballage. "Nous ignorons ce qu'il y a exactement dans une balle. Néanmoins, nous avons une idée sur le type de vêtements que nous achetons, notamment si les habits sont spécifiques aux femmes, enfants ou aux hommes, ou encore si c'est du beldi (traditionnel) ou du roumi (moderne)", souligne Mohammed.
"Chaque semaine, nous ouvrons de nouvelles balles. Rien que pour la catégorie enfants, nous pouvons ouvrir jusqu'à quatre balles par semaine. L'objectif de liquider les balles ouvertes durant la semaine, ce qui n'est pas toujours évident. Nous nous retrouvons des fois avec des pièces non vendues. Pour les écouler, nous sommes alors obligés de baisser davantage les prix", précise le vendeur.
Dans son magasin, les prix de vente diffèrent en fonction de la qualité des articles, précise ce dernier. Et d'ajouter, "les vêtements de très bonne qualité sont vendus à des prix à part, à partir de 100 DH. Il s'agit des vêtements de laâllaka, (Vêtements accrochés sur des cintres). Un prix fixe oscillant entre 30 et 50 DH est appliqué pour les habits de qualité inférieure posés sur les ferrachat".
La fréquence d'achat de balles diffère d'une période à une autre dans le magasin de friperie pour chaussures géré par Imad. "En ce moment, nous achetons à peu près 5 balles par semaine. Les balles de chaussures peuvent parfois contenir des articles en mauvais état. Certaines chaussures ne viennent pas en paire", souligne notre interlocuteur.
"Une balle de chaussures contient au moins 100 paires. Les baskets pour hommes sont celles qui reviennent le plus cher. Le profit diffère en fonction de l'état du marché, des articles mis en vente et de l'argent dépensé dans l'achat des marchandises", fait-t-il savoir.

Des charges qui excèdent parfois les 17.000 DH par semaine
Qui dit gain dit également charges. Pour certains fripiers, les dépenses excèdent les 17.000 DH. C'est particulièrement le cas pour Omar, qui se plaint de l'augmentation des prix des produits depuis la crise liée à la Covid-19.
"Le coût des marchandises a augmenté depuis la crise de Covid-19. Aujourd'hui, le kilo de vêtements pour enfants a atteint 140 DH. Le prix des vêtements pour femmes se situe actuellement aux alentours de 65 DH le kilo. Peu disponibles, les vêtements pour hommes sont les plus impactés. Le kilo de vêtements masculins se vend désormais à 180 DH", affirme Omar.
"Pour une balle de 65 Kg de vêtements pour femmes achetés à 65DH le kilo (les balles peuvent atteindre jusqu'à 80 Kg en fonction des articles qu'elles contiennent, ndlr), nous dépensons plus de 4.225 DH. Généralement, nous achetons jusqu'à 4 balles par semaine. Les dépenses grimpent à 16.900 DH, sans compter le prix de la location des ferrachat. Une longue table est louée à elle seule au prix de 1.500 DH", se plaint ce dernier.
Fripes, monopole et anarchie
Qui loue les ferrachat aux vendeurs comme Omar ? "Il y a quelques années, pour trouver une solution aux commerçants de friperie ayant installé leurs ferrachat le long du quartier Hay Hassani, des autorités avaient aménagé, de leur propre initiative, le souk Dallas. Mais au fil des années, certains commerçants ont pris le monopole de ces espaces qu'ils se sont appropriés. Ils se sont retirés de l'activité tout en gardant la main sur les espaces qui leur ont été accordés par le passé et les louant à d'autres vendeurs", s'indigne Omar.
Une anarchie à laquelle les autorités veulent aujourd'hui mettre fin pour libérer l’espace public au niveau du souk Dallas, en enlevant les ferrachat et les devantures construites de manière anarchique.
"Les propriétaires des ferrachat seront bientôt délogés du Souk Dallas sur instructions des autorités. Plusieurs familles dépendent malheureusement de ce commerce", s'inquiète notre interlocuteur. D'après lui, ce n'est pas la première fois que cette mesure va être appliquée. En 2021, une campagne similaire a été en effet initiée par les autorités. Les commerçants n'ont pas tardé à y revenir malgré les pertes subies, se rappelle Omar.
La libération de l’espace public peut servir de solution pour réglementer ce secteur où règne monopole illégal et anarchie. Mais encore faut-t-il réfléchir à des alternatives pour ces commerçants.