Émigration clandestine. Que retenir du dernier assaut massif à Fnideq ?
Ce week-end, le Maroc a déjoué, à Fnideq, une tentative d'émigration clandestine collective d'une organisation inédite. Médias24 a joint deux spécialistes de la question migratoire. Analyse.
Les yeux rivés sur l’autre côté de la clôture, des centaines de candidats à l'émigration irrégulière se sont dirigés par vagues, à partir de la nuit du samedi 14 au dimanche 15 septembre, vers le poste-frontière de Fnideq, à la suite d'appels à un assaut massif contre Sebta sur les réseaux sociaux.
Une tentative d'intrusion inédite que les forces de l'ordre ont réussi à déjouer. Avant le 15 septembre, 60 individus, dont des mineurs, avaient été interpellés pour diffusion présumée de fausses informations incitant à l’émigration illégale.
Que retenir de ces événements ? Deux experts marocains de la question migratoire livrent à Médias24 leur lecture.
"La défaillance du système éducatif"
Mohammed Khachani, membre fondateur et secrétaire général de l’Association marocaine d’études et de recherches sur les migrations (AMERM), et auteur de plusieurs rapports et publications sur la question migratoire au Maroc et dans l’espace euro-méditerranéen, tient pour responsable la défaillance du système éducatif.
Une partie des jeunes, surtout les moins de 24 ans, envisagent désormais l'émigration comme projet d'avenir
Le professeur de l’enseignement supérieur à l’université Mohammed V de Rabat appelle à ce titre à sensibiliser davantage les jeunes à travers la programmation de cours de civisme et de citoyenneté. Pour décourager les départs, le tissu associatif doit être également renforcé, insiste-t-il.
"Le problème fondamental est, à mon avis, un problème de sensibilisation et d'éducation. Le système éducatif est à blâmer. Il est la cause de tout ce que nous vivons actuellement. Nous n'avons pas inculqué à ces enfants l'esprit d'initiative. De nos jours, le jeune est obsédé par le gain facile et rapide. Une partie des jeunes, surtout les moins de 24 ans, envisagent désormais l'émigration comme projet d'avenir", déplore Mohammed Khachani.
Il poursuit : "Mais ces jeunes ignorent souvent ce qui se passe de l'autre côté. Séduits par un imaginaire symbolique, nourri par les récits de réussite sociale d'immigrés marocains installés à l'étranger, ils croient à tort que c'est l'eldorado sur l'autre rive. Ils décident ainsi de s'aventurer. Ces jeunes finissent généralement par le regretter, à en croire les migrants ayant réussi leurs traversées, que nous avons sondés au fil des années. Or, émigrer aujourd'hui, avec la conjoncture sociopolitique actuelle en Europe et la montée de l'extrême droite, est une catastrophe, voire une mésaventure".
"Pour décourager ces départs, il est essentiel de reprogrammer les cours de civisme et de citoyenneté. Le gouvernement a également intérêt à miser sur la société civile et à renforcer le tissu associatif s'intéressant à la question migratoire qui, malheureusement, est en train de s'éteindre", suggère l'expert.
"Le Maroc a des atouts extraordinaires. Il existe des métiers locaux grâce auxquels le jeune Marocain peut gagner aisément sa vie. Les métiers de la main, à l'instar de la plomberie, la menuiserie ou le commerce, peuvent rapporter un gain quotidien pouvant atteindre jusqu'à 1.000 DH. Il est donc possible de bien vivre au Maroc, mais à condition de travailler et d'y mettre du sien", conclut ce dernier.
Le nombre élevé de jeunes NEET et les réseaux sociaux contribuent à l'intensification du désir d'émigrer
Le sociologue et spécialiste des questions migratoires, Mehdi Alioua, porte un "regard critique", comme il le précise, sur les derniers événements.
Il estime que le nombre élevé de jeunes NEET et les réseaux sociaux contribuent à l'intensification du désir d'émigrer. "En l'absence de solutions directes qui permettraient aux candidats à l'émigration irrégulière de gagner leur vie, la militarisation des frontières demeure un moyen inefficace", selon ce dernier. Et pour cause, cette stratégie ne fait que différer l'immigration clandestine, au lieu de l'éradiquer.
"Comme tous les Marocains, ma lecture est d'abord une lecture triste. Les enfants qui sombrent dans le désarroi, leurs mamans qui les pleurent, le traitement qu'ils subissent, les décès... C'est navrant !", regrette Mehdi Alioua.
Comme tous les Marocains, ma lecture est d'abord une lecture triste
"Maintenant, je porte aussi un regard critique sur le sujet. Nous avons une conception très violente des frontières. Ce problème n'est pas lié spécifiquement au Maroc ou à l'Espagne puisqu'il s'agit d'une problématique plutôt mondiale. À partir des années 1990, nous sommes entrés dans un régime de visas et de frontiérisation du monde tandis que, dans l'histoire, les êtres humains avaient toujours circulé librement, hormis les situations de conflits et de guerres transfrontalières. Ce changement de paradigme a engendré l'appauvrissement des individus, notamment des Marocains, qui vivaient de ce que j'appelle l'économie de la circulation, en s'installant ailleurs pour travailler ou en effectuant des allers-retours", explique le spécialiste des questions migratoires.
"Donc, d'un côté, nous avons restreint la mobilité et le droit à la mobilité (durcissement des frontières, mobilisation massive des forces de l'ordre et investissement de sommes colossales). Mais, d'un autre côté, nous n'avons pas pu trouver une solution pour tous ceux qui vivaient de l'économie de la circulation, créant ainsi un contexte favorable aux tentatives de hrig. Pire, avec le taux élevé de jeunes NEET et les quelques success stories relayées aujourd'hui sur les réseaux sociaux de migrants ayant réussi à rallier d'autres cieux, ce désir d'émigration chez les Marocains ne fera que s'intensifier".
Et l'expert de conclure : "La militarisation des frontières peut contrarier les candidats à l'émigration irrégulière, mais elle ne les empêchera pas de passer puisqu'ils vont toujours essayer de manière plus ingénieuse ou alors violente d'entrer. On ne fait que repousser le problème au lieu de le régler".