Inflation. Comment optimiser la politique monétaire face aux menaces croissantes des chocs d'offre ?
Alors que l'inflation au Maroc semble se stabiliser après une période de hausse vertigineuse des prix, la Banque centrale doit naviguer dans une économie complexe et volatile. Les perspectives économiques du pays sont impactées par des chocs d'offre croissants, particulièrement dans le secteur agricole, et par une incertitude mondiale quant aux prix du pétrole, potentiellement réactivatrice d'une inflation plus persistante. Analyse.
Bien que la situation de l'inflation au Maroc apparaisse actuellement favorable, il serait imprudent de négliger la possibilité d'un rebond de cette dernière. En effet, face à d'éventuels chocs d'offre et à un écosystème régional et mondial en constante évolution, un retour de l'inflation est probable selon des experts.
La baisse du taux directeur par la Banque centrale marocaine peut être interprétée comme la fin de la vague inflationniste qui avait marqué un taux à deux chiffres (10,1%) en février 2023. Cette décision laisse entendre une certaine assurance concernant l’inflation à court et moyen terme. L'approche expansionniste de Bank Al-Maghrib semble justifiée par les faibles taux d'inflation enregistrés au cours des deux premiers trimestres 2024 et par la performance de l’économie marocaine en 2023.
Cependant, la complexité de l’économie et la combinaison des variables et des facteurs influençant les prix soulèvent plusieurs questions. La situation actuelle de l'économie marocaine marque-t-elle la fin de l’inflation, ou cette dernière persiste-t-elle encore ? Que peuvent faire les banques centrales pour éviter tout rebondissement de l’inflation ?
Il est important de rappeler que l’inflation est cumulative. Lorsque les taux d’inflation sont faibles, cela signifie simplement que l’inflation ralentit, un phénomène appelé "désinflation". Mais cela ne signifie pas une diminution des prix, dite "déflation", une situation encore plus dangereuse théoriquement que l’inflation car la politique monétaire devient inefficace, l’économie stagne et le chômage augmente. Ainsi, même si l’inflation ralentit, les hausses de prix précédentes persistent et les citoyens en ressentent toujours les effets.
Le Maroc fera face à des chocs d'offre de plus en plus prononcés en raison des périodes de sécheresse Christophe Weiss, conseiller principal au département d'économie à la Banque européenne intervenait lors de la 2e édition du Symposium économique africain (AES) organisé par le Policy Center for the New South (PCNS), les 11 et 12 juillet, durant lequel il a souligné que "nous subirons des chocs d'offre de plus en plus accrus en Afrique". Un exemple illustre parfaitement ce propos. Les prévisions des prix du pétrole pour fin 2024 et en 2025 sont à la hausse, avec des projections dépassant les 100 dollars le baril. Un tel prix, s'il persiste, peut tout changer.
Ce n'est pas le seul exemple. Au Maroc, ces chocs d'offre récurrents sont souvent dus aux changements climatiques, notamment les sécheresses de plus en plus fréquentes et sévères. Dans le même sens, l’évolution annuelle de la valeur ajoutée agricole est très volatile : elle était de 19,5% en 2021, -11,3% en 2022, et s’est située à 1,4% en 2023. Étant donné que la valeur ajoutée agricole constitue une part considérable du PIB marocain (10,6% en 2023), sa volatilité peut engendrer des chocs d'offre qui accroissent l'inflation.
Le professeur Hassan Hachimi Alaoui de l'Université Ibn Zohr, intervenant lors du même évènement du PCNS, a souligné que la persistance de l’inflation est partiellement relative et dépend des méthodologies de mesure.
Dans ce sens, il critique les pondérations de l'Indice des prix à la consommation (IPC), qui jouent un rôle décisif dans la détermination du taux d’inflation et qui, selon lui, sont obsolètes au Maroc, car fondées sur le Recensement général de la population et de l'habitat (RGPH) de 2014.
La composante alimentaire, souvent disproportionnée dans le panier de l'IPC, joue un rôle déterminant dans la hausse des taux d’inflation. S'appuyant sur des données parfois dépassées, cet indice peut ne pas refléter fidèlement les réalités actuelles du marché.
Signalons qu'un nouveau recensement de la population est en cours cette année.
Comment améliorer la conception et le design de la politique monétaire
L'efficacité de la politique monétaire repose intrinsèquement sur la qualité, la granularité et l'hétérogénéité des données, éléments cruciaux pour élaborer des modèles robustes guidant les décisions relatives aux politiques monétaires.
"Il est impératif de réviser les coefficients de pondération de l'IPC pour tous les pays africains, même si cela ne modifie pas la prédominance structurelle des produits alimentaires. Une mise à jour permettrait d'améliorer considérablement la clarté décisionnelle au sein des banques centrales. En plus de mesurer l'inflation actuelle, il est essentiel d'évaluer l'inflation anticipée par les ménages et les entreprises, une donnée souvent absente des enquêtes publiées par les banques centrales africaines. Par exemple, bien que des enquêtes sur les anticipations d'inflation soient menées au Maroc, elles se concentrent principalement sur les acteurs des marchés financiers plutôt que sur les ménages", ajoute le Pr Hachimi Alaoui.
Un autre pilier essentiel d'une politique monétaire efficace réside dans la transparence et la communication. La plupart des banques centrales ont encore beaucoup à faire dans ce domaine. Renforcer la transparence, en particulier en expliquant la méthodologie de fixation des taux d'intérêt, notamment dans le cadre de la modélisation, serait bénéfique. Comme le souligne le Pr Hachimi Alaoui, "une communication plus claire sur ce sujet est cruciale pour établir des attentes cohérentes et éclairées, éléments fondamentaux de la crédibilité et de l'efficacité de la politique monétaire".
"Un aspect tout aussi crucial concerne la communication des taux d'intérêt neutres ou terminaux, essentiels pour une compréhension complète du cadre global de la politique monétaire. Pour surmonter ces défis, des réformes substantielles sont nécessaires, impliquant non seulement l'amélioration de la qualité des données économiques et de l'IPC, mais aussi une révision approfondie des politiques monétaires afin de mieux s'adapter aux réalités économiques locales", résume le Pr Hachimi Alaoui.
Dans ce contexte, la forward guidance s'avère une pratique bénéfique pour la santé économique et les anticipations inflationnistes, influençant les comportements des acteurs économiques, notamment les marchés financiers et les investisseurs étrangers. La forward guidance consiste à révéler les orientations futures de la politique monétaire, particulièrement lorsque des mesures expansionnistes sont envisagées. Son impact significatif est corroboré par plusieurs études. En parallèle, la récente baisse du taux directeur de Bank Al-Maghrib n'a été annoncée que le jour même de la réunion du Conseil de la Banque centrale, alors que tous les acteurs économiques anticipaient un statu quo.
Par ailleurs, une coopération renforcée entre le gouvernement et la Banque centrale est indispensable pour développer des policy mix (combinaison coordonnée des politiques monétaire et budgétaire), cohérentes et durables, favorisant une croissance inclusive et une stabilité des prix à long terme.