SIEL. Le phénomène Osamah Almuslim, de quoi est-il le nom ?

Une foule massive de jeunes et d’adolescents s’est rassemblée au Salon international de l’édition et du livre pour accueillir l’écrivain saoudien Osamah Almuslim. Soucieuses d’éviter tout risque de bousculade, les autorités ont interrompu la séance de dédicaces. L’auteur Najib Refaïf et l’éditeur Hicham Houdaïfa livrent à Médias24 leur lecture de ce phénomène.

SIEL. Le phénomène Osamah Almuslim, de quoi est-il le nom ?

Le 15 mai 2024 à 16h55

Modifié 15 mai 2024 à 17h40

Une foule massive de jeunes et d’adolescents s’est rassemblée au Salon international de l’édition et du livre pour accueillir l’écrivain saoudien Osamah Almuslim. Soucieuses d’éviter tout risque de bousculade, les autorités ont interrompu la séance de dédicaces. L’auteur Najib Refaïf et l’éditeur Hicham Houdaïfa livrent à Médias24 leur lecture de ce phénomène.

Une cohue a été déclenchée le samedi 11 mai, deuxième jour du Salon international de l’édition et du livre (SIEL), grand-messe du livre au Maroc, lors de la séance de dédicaces des romans d’Osamah Almuslim. L’écrivain saoudien, auteur de plus de 30 romans célèbres pour leur style fantasy, semble enthousiasmer la jeunesse marocaine, venue de tout le Maroc pour le rencontrer.

Des adolescents massés pendant des heures avec des livres à la main et des files d’attente interminables pour accueillir l’auteur au SIEL. Soucieuses d’éviter tout risque de bousculade, les autorités ont dû interrompre la séance de dédicaces. Du jamais vu !

Cet écrivain saoudien à succès, surtout connu auprès des jeunes, écrit de la fiction fantastique en arabe. Celui que l'on peut qualifier, toute proportion gardée, de "Rowling arabe", en référence à la romancière britannique auteure de la saga Harry Potter, s’appuie par ailleurs sur les réseaux sociaux pour communiquer et élargir sa communauté. Une sorte d’influenceur-écrivain.

Le phénomène Osamah Almuslim nous amènera-t-il à réexaminer la conviction selon laquelle nos jeunes ne se sont pas réconciliés avec le livre ? Est-ce que nos jeunes ne lisent pas, faute de trouver une lecture qui les intéresse ? Pour Najib Refaïf, journaliste culturel, chroniqueur et auteur, les œuvres déjà existantes ne répondent pas toujours au goût du jeune lectorat.

"Peut-être que ce sont les écrivains qui écrivent des choses qui ne se lisent pas" 

"C’est la question qui se pose effectivement. Pourquoi les jeunes s’intéressent-ils à cet auteur et à ses écrits ? Et on dit que les jeunes ne lisent pas... Peut-être que ce sont finalement les écrivains qui écrivent des choses qui ne se lisent pas", s’interroge Najib Refaïf.

"On dit que les jeunes sont les grands absents du lectorat marocain. Le phénomène Osamah Almuslim nous montre pourtant tout le contraire. Les jeunes marocains lisent, mais ils privilégient une certaine littérature qui mêle suspens et fantaisie. Au SIEL, nous avons remarqué une forte présence de jeunes filles lors de la séance de dédicaces d’Osamah Almuslim, probablement parce qu’il y a beaucoup de personnages féminins dans ses écrits", souligne le journaliste chroniqueur, grand habitué du SIEL, dont il a été l’un des précurseurs.

Une élite intellectuelle déconnectée de sa jeunesse ?

Sur un ton plus ferme, l’éditeur Hicham Houdaïfa critique la réaction et le regard méprisant porté sur les lecteurs charmés par Osamah Almuslim.

"Ce qui m’a beaucoup déçu, c’est la réaction élitiste des gens qui ont porté un regard vraiment hautain sur cette jeunesse qui s’est déplacée pour cet auteur... Une élite totalement déconnectée de sa jeunesse. J’ai trouvé cela vraiment très triste de la part d’une élite soi-disant intellectuelle qui devrait incarner un modèle pour les jeunes", déplore le co-fondateur de la maison d’édition En Toutes Lettres.

"Certes, Osamah Almuslim écrit de la fantaisie, mais ce n’est pas comme si l’on avait tous commencé à lire Dostoïevski à un âge précoce. Nous nous sommes souvent initiés à la lecture grâce à 'la petite littérature', sans parler bien sûr de notre responsabilité de mettre à la disposition de nos jeunes une diversité de lectures. Et d’ailleurs, aucun de nous n’a la légitimité de parler de grandes ou de petites littératures", poursuit-il.

"La diversité de la lecture doit être à la portée de tous"

Hicham Houdaïfa d’ajouter : "Les gens ont le droit de lire ce qu’ils veulent et de trouver leur plaisir dans ce qu’ils aiment réellement. Ce jugement de valeur, de classification, je le trouve encore une fois très hautain et malvenu. La culture est censée susciter de l’empathie ; elle est censée nous amener à fournir plus d’outils à nos jeunes et non à les juger au premier coup et à la première lecture".

"Donc effectivement, des structures comme les bibliothèques publiques qui n’existent pas dans ce pays, ou quand elles existent sont fermées, ou quand elles sont ouvertes ne possèdent pas de livres, ou lorsqu’il y a quelques livres, la personne censée s’en occuper n’est pas là... Ces structures me semblent pourtant essentielles pour présenter la lecture dans sa diversité, y compris les livres de cet écrivain saoudien ; pour la mettre à disposition des jeunes afin qu’ils puissent s’ouvrir à d’autres auteurs plus tard, comme Balzac ou les grands auteurs arabes ou marocains. Or nous disposons effectivement, et en arabe et en français, d’une diversité littéraire et d’une diversité de lecture qui doit être à la portée de tout le monde", conclut Hicham Houdaïfa.

Un succès, deux volets

Qu’en est-il désormais du côté de l’écrivain ? En Occident, son succès est influencé par deux volets : le volet littéraire, à travers les différents prix prestigieux, et le volet commercial, par le biais des ventes. Chacun de ces volets a sa place et est reconnu pour son succès.

Néanmoins, dans le monde arabe, on prête moins d’attention à cette notion de succès commercial qui, pourtant, a toute son importance si l’on considère la success story d’Osamah Almuslim. "Son point fort, c’est la communication sur les réseaux sociaux. Il adopte les techniques des grands éditeurs qui font du buzz autour de leur littérature et écrivent des best seller. Un best seller, c’est ça ! Et il y a des conditions pour en écrire. D’abord, il faut écrire des choses captives, addictives, ce que nous appelons les page turner. Tu as envie de tourner la page pour savoir ce qui se passe par la suite. L’autre aspect tout aussi important, c’est la vente. Ecrire, c’est vendre. Si on écrit et que l’on ne vend pas, on n’aura pas de lecteurs", reprend Najib Refaïf.

"Ce sont ces deux aspects-là qu’il faut allier pour produire des écrits à lire : le savoir-faire (techniques d’écriture) et le faire-savoir (communication autour de ce savoir-faire)", insiste l’auteur.

Une bonne littérature ? Tout est question de subjectivité...

"La fantaisie est un genre qui fonctionne partout. En témoignent les séries littéraires fantastiques comme Harry Potter ou Game of Thrones dont des millions d’exemplaires ont été vendus à travers le monde. Elles ont même été adaptées au cinéma".

"La littérature commerciale, c’est comme le cinéma commercial ! La littérature commerciale, c’est ce que nous appelons aussi la littérature populaire. C’est ce type d’œuvres qui se vend le plus. Un best-seller est-il forcément un bon livre ? Il faudrait d’abord définir ce qu’est un bon livre. Se définit-il par sa conformité à des critères purement littéraires, ou par l’ampleur des ventes qu’il a réalisées ? C’est ça la question à mon sens", précise-t-il.

"Prenons l’exemple du Comte de Monte-Cristo, considéré à l’époque comme de la littérature populaire. C’est un best seller jusqu’à ce jour ; on en a tiré des films. C’est cependant moins bien écrit si l’on considère encore une fois des critères purement littéraires, notamment les procédés d’écriture (niveau de langue, figures de style, ton employé...) par rapport aux œuvres de Stendal et Flaubert", poursuit Najib Refaïf.

"Il y a également l’exemple de Mustafa Lutfi al-Manfaluti dans le monde arabe, qui écrivait des choses souvent traduites du français mais avec un style simple, facile à lire et à comprendre, à partir de 14 ans, 15 ans. S’il est moins bien écrit par rapport à Najib Mahfoud en Egypte ou à Mohamed Zafzaf chez nous, et à d’autres grands écrivains contemporains du monde arabe, on ne peut pas dire pour autant qu’il est mauvais. Est-ce que parce qu’il y a beaucoup de gens qui lisent un livre que ce dernier est automatiquement moins bon d’un point de vue littéraire ? C’est verser dans l’élitisme qui lie la beauté à la rareté. Difficile donc de dire ce qu’est une bonne littérature qui, à mon avis, reste subjective", conclut Najib Refaïf.

Qui est Osamah Almuslim ?

Né en 1977, Osamah Almuslim n’a émergé que tardivement en tant qu’écrivain et romancier majeur, en écrivant des romans de fantasy et de fantasy historique, avec pour éléments forts le suspense et une narration cinématographique avec des dialogues solides. Il a poursuivi ses études à l’Université du roi Fayçal où il s’est spécialisé en littérature anglaise, ce qui lui a permis de traduire certaines de ses œuvres en anglais par la suite.

Osamah Almuslim présente les événements de manière fragmentée et emploie des noms uniques et étranges. La plupart de ses romans se distinguent par des fins inattendues. Certains ont été sélectionnés pour être adaptés en films. D’autres ont été traduits en anglais, notamment Khawf (Fear) et Jardins d’Arabestan (Gardens of Arabestan).

Il a publié 32 romans dont les plus célèbres sont Khawf 1, Khawf 2 et Khawf 3 − en cours d’adaptation en une série télévisée saoudienne inspirée du roman −, la saga Jardins d’Arabestan en six parties, Lajj : L’épopée des sept mers en cinq parties et la série de nouvelles Le tumulte de Khaseef en trois parties.

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