Etude: voici les conditions de réussite pour un fonds de la zakat au Maroc
Récemment publiée, une étude se penche sur “l’intention comportementale des participants à la zakat envers le fonds de la zakat au Maroc”. Il en ressort que la confiance des citoyens envers les institutions publiques est nécessaire pour la mise en place d’un fonds de la zakat centralisé.
Publiée en mars dernier dans l’International Journal of Islamic Finance (Journal international de la finance islamique), une étude réalisée par quatre chercheurs – dont un marocain (Mohamed Hamza Ghaouri)– de l’International Islamic University Malaysia se penche sur "l’intention comportementale des participants à la zakat envers le fonds de la zakat au Maroc".
Elle se base sur un sondage effectué auprès de plus de 300 personnes et sur des études comportementales. Ces dernières révèlent qu’il est nécessaire d’établir une confiance entre la population et les institutions gouvernementales pour faire fonctionner le fonds de la zakat au Maroc. Une institution ) laquelle les Marocains sont favorables selon d’autres études, mais qui ne peut réussir sans un lien de confiance.
Pour ce faire, les auteurs de l’étude formulent des recommandations visant à améliorer la confiance entre le public et le fonds de la zakat.
"L’absence d’institution centralisée présente plusieurs inconvénients"
Cette étude définit la zakat comme étant "un outil pertinent pour atteindre la justice sociale", utilisé pour "fournir les ressources monétaires nécessaires pour promouvoir le développement grâce à son impact direct et efficace sur la thésaurisation de l’argent". Ainsi, le montant collecté de la zakat peut être utilisé dans divers projets de développement tels que la fourniture d’instruments de production et la création de projets générateurs de revenus.
Le but principal de la zakat est "lié au développement social", principalement par la "lutte contre la pauvreté". Cependant, son efficacité, en tant que mesure de protection sociale, varie en raison de la manière dont elle est collectée et administrée et des conditions géographiques et politiques du pays. Pour les auteurs de cette étude, "l’absence d’institution centralisée présente plusieurs inconvénients, parmi lesquels l’indisponibilité des dossiers. L’absence de documents rend difficile de savoir qui a déjà payé son obligation de zakat et qui sont les bénéficiaires qui l’ont reçue. Cela peut amener un destinataire de la zakat à la recevoir plus d’une fois et les autres à ne rien recevoir".
La gestion de la zakat diffère d’un pays à l’autre. Comme le précise cette étude, de nombreux pays musulmans adoptent un système de collecte de la zakat qui est mis en œuvre par le gouvernement.
"Dans certains d'entre eux, des institutions officielles existent mais le paiement de la zakat est volontaire (par exemple, Bahreïn, Bangladesh, Égypte, Indonésie, Iran, Irak, Jordanie, Koweït, Liban, Qatar, Émirats arabes unis). Dans d’autres, il est obligatoire de le remettre au gouvernement (par exemple, Libye, Soudan, Yémen, Arabie saoudite, Malaisie et lPakistan). Cependant, dans quelques pays, il est laissé à l’individu sans aucune ingérence de l’État (par exemple, le Maroc et la Tunisie)".
Zakat al-fitr et zakat al-mal : 21% des répondants ne font pas la différence entre les deux obligations
Une enquête lancée par les auteurs de cette étude a collecté 374 réponses dont 343 ont été "jugées utilisables". La part des hommes et des femmes était presque équilibrée (avec 49,2% de femmes). 37,5% des croyants de la zakat ont une tranche d’âge comprise entre 25 et 35 ans, tandis que 58,1% d’entre eux sont célibataires et que 57,2% n’ont pas de personnes à charge.
Interrogés sur l’obligation religieuse de la zakat, 97,8% des croyants de la zakat ont répondu par l’affirmative. "Étonnamment, 23,2% des adeptes de la zakat ont affirmé que la zakat devait être payée plus d’une fois par an. C’est probablement parce qu’ils prennent en considération la zakat al-fitr", concluent les auteurs de l’étude.
"Lorsqu’on leur a demandé si la zakat al-fitr était similaire à la zakat al-mal, plus de 21% des croyants de la zakat ne pouvaient pas voir la différence entre ces deux obligations. De plus, 67,3% des croyants de la zakat croient que seuls les pauvres et les nécessiteux sont qualifiés pour recevoir la zakat. Enfin, 88,3% des croyants de la zakat conviennent que la zakat peut être donnée à des institutions caritatives."
"La distribution de la zakat par les Marocains suit le concept d’entourage"
Quant aux méthodes de paiement de la zakat, les répondants ont majoritairement opté pour l’allocation de la zakat en faveur des membres de la communauté proche et étendue, suivie par le don de la zakat à des associations ou à d’autres organisations non gouvernementales qui se connectent avec des personnes dans le besoin. La troisième tranche comprend les bénéficiaires englobant la famille immédiate et élargie (frères, sœurs, neveux, cousins, nièces, etc.). "Seuls quelques croyants de la zakat donnent la priorité aux personnes de la même région d’origine, tribu ou groupe social. Enfin, payer l'obligation de zakat à l’imam ou à la mosquée est la dernière option choisie par les croyants de la zakat", révèle cette enquête.
"La distribution de la zakat par les Marocains suit le concept d'entourage, qui pourrait s'expliquer comme un ensemble de cercles, basé sur la proximité, représentant une hiérarchie des bénéficiaires de la zakat. Ce premier cercle (premier degré de proximité) comprend les membres de la famille ‘immédiate’ (frères et sœurs), le deuxième cercle (deuxième degré de proximité) comprend les membres de la famille élargie (cousins, neveux, nièces, etc.). Viennent ensuite ceux qui font partie de la communauté, c'est-à-dire les voisins et les autres personnes avec lesquelles on a des liens étroits (troisième degré de proximité). Enfin, le quatrième degré de proximité représente les autres membres de la communauté avec qui le muzakki (payeur de la zakat) pourrait, ou non, avoir un contact direct."
"Le cercle peut être étendu à des personnes d'une même région d'origine ou d'un même groupe social. Cependant, les individus paient également la zakat à des ONG caritatives ou à des organisations qui s'adressent à des bénéficiaires. Sur la base des données de 2007, il a été estimé que le revenu potentiel de la zakat au Maroc était de 1,3 milliard de dollars par an, pendant plusieurs années. Ce potentiel s'est accru au fil des années, notamment avec le développement économique du pays ainsi que l'augmentation constante du niveau de vie ces dernières années."
Ces chercheurs font référence à une précédente étude, réalisée en 2019, qui a permis de constater que "la majorité des personnes interrogées approuvent la création d'une institution de la zakat dans le Royaume. Cependant, ils préfèrent une structure privée ou semi-publique avec la possibilité de garder une partie de la zakat pour une distribution volontaire. Cela est dû au manque de confiance dans le secteur public du Royaume".
Mais cette étude, contrairement aux précédentes, se focalise sur "l’intention comportementales des muzakkis marocains concernant une institution nationale de la zakat".
Les facteurs affectant l’intention de payer la zakat
Pour examiner leur intention, l’étude met en évidence les facteurs comportementaux qui motivent l'intention des muzakkis au Maroc de payer leur zakat à un fonds national de zakat. Elle a ainsi appliqué "la théorie étendue du comportement planifié" (TCP) pour "explorer les facteurs affectant l'intention de payer la zakat".
Cette théorie introduit six variables : la norme injonctive, la norme descriptive, la norme morale, l'attitude, le contrôle comportemental perçu et le comportement passé ; pour prédire l'intention des Marocains de payer leur zakat à un fonds de zakat centralisé. L'attitude envers un comportement, communément appelé 'croyances comportementales' est définie comme "la tendance d'une personne à évaluer ce comportement". Il est également considéré comme "le degré auquel une personne a une bonne ou une mauvaise évaluation d'un comportement particulier".
Dans cette étude, les personnes ayant une attitude favorable au paiement de la zakat à un fonds centralisé sont plus susceptibles de donner la zakat à ce fonds. Or, les études précédentes ont montré qu'une attitude favorable envers le don de la zakat engendre l'intention de donner la zakat. Mais lorsqu'il s'agit de faire des dons à des institutions caritatives, les résultats sont mitigés. "Certains chercheurs ont constaté qu'une attitude positive envers la charité mène à une intention de faire un don. Alors que d'autres n'ont trouvé aucune relation significative entre l'attitude et le don."
Ces chercheurs ont constaté que "seule l'attitude a un impact positif significatif sur l'intention des Marocains". Leur étude permet de conclure que "pour que le fonds de la zakat soit un succès, le gouvernement doit s'efforcer de créer une attitude favorable des Marocains envers le fonds".
Ainsi, les autorités doivent faire des efforts considérables pour sensibiliser le public au rôle d'un fonds de zakat centralisé et à sa capacité à traiter les problèmes sociaux à plus grande échelle.
"Un moteur important de l'attitude est la religiosité. Par conséquent, il est conseillé de donner au fonds de la zakat un aspect religieux plutôt qu'un aspect politique ou gouvernemental. Les autorités peuvent s'inspirer de l'expérience malaisienne qui a réussi à isoler les institutions de la zakat et du waqf en les plaçant sous l'autorité des conseils religieux de chaque État. Un autre moteur important de l'attitude est la confiance dans la performance et la crédibilité de l'institution. La plupart des critiques adressées aux institutions de la zakat tournent autour d'un manque de coordination, d'efficacité, de responsabilité et de transparence. La confiance est un élément crucial", souligne-t-on dans cette étude qui propose, par ailleurs, des recommandations "visant à améliorer la confiance entre le public et le fonds de la zakat".
Elle encourage ainsi à :
- Fournir une plateforme de zakat en libre accès dont l’objectif est de permettre une traçabilité et un suivi depuis l'étape du don jusqu'à la distribution des fonds aux bénéficiaires ;
- Déployer des technologies financières en adoptant des technologies de blockchain et de contrats intelligents pour garantir la sécurité, la fiabilité, la transparence et la traçabilité ;
- Diffuser les rapports financiers en publiant les rapports trimestriels est importante ;
- Affecter des auditeurs internes pour que fonds de la zakat soit régulièrement audité en interne afin de s'assurer que les fonds de la zakat collectés sont distribués sagement et judicieusement. Mais aussi des auditeurs externes indépendants pour évaluer l’exactitude des rapports publiés et des résultats d’audit interne ;
- Offrir une formation adéquate au personnel du fonds.
Les Marocains accepteraient-ils un fonds d'État pour la zakat ? Le devraient-ils ?