Réforme des retraites : la leçon de Dominique Strauss-Kahn
L’ancien patron du FMI a listé, dans un texte publié sur son compte Twitter, les erreurs du président français dans sa tentative de réformer en force les retraites. Un texte qui comporte des idées économiques et politiques qui peuvent bien nous inspirer au Maroc, où une grande réforme de notre système est programmée pour cette année. Lecture.
La réforme des systèmes de retraite est un des chantiers politiques les plus difficiles à mener pour tout pouvoir politique, surtout avec le chamboulement de tous les paramètres économiques, sociaux et démographiques qui tenaient jusqu’alors les équilibres des régimes de retraite. La France a réussi à faire passer une réforme douloureuse, par la force et dans la violence. D’autres pays ont vécu la même chose avant elle. Et ceux qui toucheront dans les prochaines années à ce sujet brûlant risquent de vivre le même scénario.
Au Maroc, la nécessité d’une réforme systémique des retraites est connue depuis au moins vingt ans ; on en parle depuis le gouvernement Jettou. Mais aucun des gouvernements qui se sont succédés depuis n’a osé mener cette réforme au bout ; on a eu au mieux quelques retouches paramétriques sous Benkirane qui n’ont fait que repousser le mal, sans le guérir.
Pour parer à l’urgence, rattraper le temps perdu, le gouvernement actuel s’est engagé à prendre ce sujet à bras le corps et faire cette réforme, quoi qu’il en coûte.
Il n’a pas le choix, il faut le dire : les premiers déficits techniques de nos caisses de retraites, notamment la CMR (qui sert les fonctionnaires de l’Etat et les militaires) sont une réalité et le risque d’épuisement des réserves est imminent. Sans réforme, les retraités de la fonction publique et de l’armée seront dans quelques années payés par le budget de l’Etat (les militaires le sont déjà), par l’ensemble des contribuables, situation qui serait insoutenable. Ceux du privé, rattachés à la CNSS, verront simplement leurs droits cumulés pendant de longues années de travail se réduire tout simplement.
L’urgence est donc là. Une commission présidée actuellement par la ministre de l’Economie et des finances, Nadia Fettah, se penche sur le sujet et s’est fixée comme objectif de préparer la réforme au cours de cette année. A peine ses travaux ayant démarré, les tensions ont éclaté au sujet du diagnostic de l’état des différentes caisses, le dialogue bloqué avant même que les parties prenantes dans les négociations ne parviennent à formuler un projet de réforme. C’est dire la difficulté d’avancer, d’obtenir un consensus, dans ce domaine.
En France, le gouvernement a choisi de faire les choses par la force, en faisant passer le projet de réforme au Parlement sans un consensus social préalable. Résultat : le pays s’est déchiré, les violences ont éclaté, la légitimité du pouvoir politique est remise en cause et l’image du pays à l’international est durement ébranlée, avec les images de villes à feu et à sang qui font le tour des réseaux sociaux.
Considéré comme l’un des plus brillants économistes de sa génération, Dominique Strauss-Kahn a attendu que le projet de loi passe pour produire un texte dans lequel il liste les erreurs commises par le président français, Emmanuel Macron, ayant conduit son pays à cette situation. Ancien ministre de l’Economie et des finances et ex-DG du FMI, l’homme allie la connaissance théorique du sujet au riche vécu politique qu’il a accumulé dans ses différentes responsabilités en France et dans le monde.
Son texte s’adresse bien à la France, aux Français, mais il est universel. Le système des retraites français est bien différent du système marocain. Chacun a ses propres spécificités, ses propres déséquilibres, des héritages différents, les contextes politiques et sociaux ne sont pas les mêmes non plus, mais le diagnostic que fait DSK et les idées qu’il propose sont applicables partout. Et les erreurs que la France ne devait pas commettre, selon son analyse, peuvent bien nous inspirer pour mener convenablement cette réforme, sans grand coût social et politique.
Avec la Covid, la guerre et l’inflation, le timing de la réforme n’est pas forcément le bon
Première leçon à tirer de l’analyse de DSK : le timing, le choix du moment. La réforme des retraites menée en France est importante. DSK le reconnaît. Mais elle n’est pas à ce point urgente, selon lui, surtout dans le contexte actuel. L’analogie avec le cas marocain est ici parfaite. Dans ce morceau choisi du texte de DSK, il suffit de remplacer le mot "Français" par "Marocains" pour tirer un premier enseignement du raisonnement de l’ancien patron du FMI :
"Le moment n’était-il pas particulièrement mal choisi qui crée une crainte nouvelle sur la retraite quand d’autres détresses assaillent les Français ? On pense d’abord à la baisse du pouvoir d’achat découlant de l’inflation qui frappe durement la partie la moins aisée de la population. Si comme nous l’apprend un sondage récent, près de la moitié des Français les plus modestes ont été amenés à supprimer un repas par jour, alors c’est là qu’est l’urgence", écrit DSK.
"D’autant que cette situation dramatique fait suite à la Covid et a pour toile de fond la question du climat et celle de la guerre. Les difficultés nouvelles de la vie quotidienne se greffent sur l’anxiété mortifère du confinement, les décès de parents ou d’amis proches et, pour l’avenir, la crainte de voir ce scénario surgir à nouveau si, comme l’évoquent de nombreux spécialistes, d’autres vagues pandémiques sont à prévoir. A cela s’ajoute la lancinante inquiétude que crée l’apathie des gouvernements face au dérèglement climatique pourtant si prévisible. L’avenir de la planète angoisse légitimement notre jeunesse et la réponse confuse qui est apportée n’est pas de nature à leur redonner espoir ; alors même que pour la première fois depuis deux générations, la guerre est à notre porte, menaçant nos valeurs et notre modèle de société", ajoute-t-il.
Quand on lit DSK, on comprend qu’il ne voit pas cette réforme comme quelque chose de technique, mais comme une transformation sociale. Ce qui paraît urgent pour les techniciens et les actuaires qui voient les déficits arriver à grande vitesse, est presque considéré comme secondaire par DSK dans le contexte actuel.
Boucler une réforme d’une si grande ampleur en une année, comme l’a fait le gouvernement français et comme projette de le faire le gouvernement Akhannouch, c’est se précipiter, ne pas prendre le temps de réfléchir, de débattre et d’agir sur les bons leviers.
L’âge de départ à la retraite, "vestige des luttes sociales du XXe siècle"
Le vrai débat, selon DSK, n’est pas le gouffre financier que peut produire le déficit d’un régime ou d’un autre. Il faut bien sûr y penser, c’est l’objectif même d’une telle réforme, mais pas avant d’avoir posé des questions essentielles "d’une société dans laquelle la durée de vie va s’allonger considérablement avec des conséquences sur les retraites et la fin de vie, certes, mais aussi sur une longue liste de questions qui va du système éducatif (l’éducation tout au long de la vie), à la dépendance (vivre plus vieux mais dans quel état de santé ? ), en passant par le droit de la famille (comment organise-t-on une société où vont se côtoyer quatre voire cinq générations ?)".
Répondre à ces questions fondamentales n’exclut pas, précise DSK, d’avancer sur la problématique du financement des retraites. Mais pour ce faire, il aurait fallu, explique-t-il, "sortir des vieux schémas, ceux qui étaient adaptés au XXème siècle, à un siècle où l’espérance de vie augmentait lentement au contraire de ce qui va probablement se passer dans les décennies qui viennent et où les gains de productivité permettaient d’absorber les coûts supplémentaires".
Et d’avancer une idée brillante qui change notre manière de mener le débat, les négociations avec les syndicats et le rapport de la société et des forces politiques à ce sujet.
Une idée simple, celle d’écarter le débat sur l’âge de départ à la retraite ; sujet par lequel toutes les tensions et les blocages arrivent, comme on a pu le voir dès les premières réunions entre Nadia Fettah et les syndicats, qui rejettent, avant même qu’un projet global ne soit confectionné, que l’âge de départ à la retraite soit repoussé, comme le souhaite le gouvernement, à 64 ans. Pour DSK, ce paramètre qui concentre tous les débats doit être remplacé par un autre : la durée de cotisation.
"Aujourd’hui, ce n’est pas l’âge de la retraite qu’il faut changer, c’est la conception même du système (…) Nous devons sortir d’un système qui repose sur l’âge de départ à la retraite pour construire un système fondé sur la durée de cotisation. L’âge couperet disparaitrait alors. La durée de cotisation s’ajusterait lentement et régulièrement avec l’évolution des besoins de financement. Ceci permettrait, au demeurant, d’être équitable avec ceux qui ont commencé à travailler plus jeunes quand d’autres bénéficiaient de la gratuité des études supérieures. Ceci permettrait aussi de moduler la durée de cotisation nécessaire en fonction de la pénibilité du travail. Ceci permettrait enfin d’intercaler aisément des périodes de formation au cours de la vie professionnelle", propose DSK.
La réforme menée en France, comme celle qui se dessine au Maroc, focalise toute l’attention sur ce que DSK appelle l’âge-pivot, "digne vestige des luttes sociales d’hier devenu un dramatique abcès de fixation comme l’a montré la période récente".
Quand on voit justement les revendications des manifestants dans la rue en France, elles sont toutes focalisées sur cette question de l’âge. L’erreur a été, selon DSK, d’être resté prisonnier d’un schéma de pensée classique, dépassé, dans une société où tout a changé, où les évolutions technologiques, l’IA, la robotisation de l’industrie, changeront la conception même du travail et de la carrière telle que nos parents l’ont vécue.
Voilà donc deux erreurs, dans le timing et la méthode, commises en France, que l’on peut bien éviter au Maroc si l’on suit les enseignements de DSK en les adaptant en toute évidence aux données marocaines.
La majorité numérique ne suffit pas pour bien mener une réforme de cette envergure
Vient la troisième erreur, où les similarités avec le cas marocain sont là aussi frappantes. Il s’agit ici des rapports de force politiques. Faute de consensus, le président Macron et son gouvernement ont pensé, tout au long du chemin qui a mené vers l’adoption de cette réforme, au poids numérique de leur majorité. Et ont réussi, contre vents et marrées, à construire cette majorité et à forcer le passage de la réforme. Une victoire politique ? Non, une erreur stratégique, selon DSK.
"La France n’est pas un pays dans lequel on peut mener une réforme sociale d’envergure en se référant uniquement à un rapport de force politique et en négligeant le rapport de force social et, au-delà, le consensus minimum au sein de la société. C’est pourtant ce qui a été fait. La volonté visible par tous de trouver une majorité à l’Assemblée fusse au prix de compromis incessants plutôt que de construire avec les syndicats un projet acceptable pour le monde du travail a voué ce projet à l’échec", écrit-il.
Et on le voit bien : malgré l’adoption du projet à l’Assemblée, sa validation par le Conseil constitutionnel, le problème n’a pas été pour autant réglé et les tensions en France sont encore plus vives qu’avant. Avoir une majorité numérique ne suffit donc pas pour (bien) réformer. Et la démocratie ne se résume pas à un comptage de nombre de sièges…
"Beaucoup d’hommes et de femmes ont payé le prix du sang pour que nous ayons la chance de faire de la politique dans un contexte démocratique. Mais cette démocratie ne peut être un système où le plus fort se contente d’imposer ses vues au nom de sa majorité, il doit s’obliger à convaincre le plus faible pour tendre vers un consensus supérieur. Dans cette entreprise de conviction, les corps intermédiaires, au premier rang desquels les syndicats quand il s’agit de questions relatives au travail, ont un rôle majeur à jouer. L’avoir refusé a mis la France à feu et à sang", pointe l’ancienne figure du parti socialiste.
Avec sa majorité écrasante au Parlement, le gouvernement Akhannouch peut lui aussi faire passer la réforme qu’il veut, sans forcément avoir besoin ni des partis de l’opposition ni des syndicats. Les résultats des élections de septembre 2021 et l’alliance construite autour du RNI en ont voulu ainsi. Mais cela ne donne pas la légitimité, si on suit le raisonnement de DSK, à la majorité de venir imposer un projet de réforme d’une aussi grande ampleur sans avoir au préalable construit un consensus pas uniquement politique, mais aussi et surtout social.
Certains pourront opposer à ce raisonnement que la société a déjà fait son choix en octroyant une large majorité au RNI et à ses deux alliés (PAM et Istiqlal), que cet exécutif a à la fois la légitimité des urnes et du Parlement qui a voté pour sa déclaration gouvernementale, ce qui lui donne carte blanche pour dérouler son programme et concevoir les réformes qu’il juge utiles pour le pays. C’est une responsabilité politique que les citoyens ont octroyée au gouvernement. Et le gouvernement doit donc prendre ses responsabilités. Mais la démocratie ne se résume pas à cela, nous dit DSK.
"Certes, les lois doivent se faire au Parlement et pas dans la rue. Mais écouter et comprendre la rue fait aussi partie de la responsabilité politique", conclut-il.
Texte intégral de DSK : La cinquième erreur (slideshare.net)