Nobel d’économie. Le sacre de “Helicopter Ben” ou des trois grands théoriciens de la planche à billets
Le prix Nobel d’économie a été décerné cette année à trois Américains : l’ancien patron de la Fed, Ben Bernanke, connu pour avoir géré la crise des subprimes, et deux professeurs universitaires ayant modélisé l’effet des retraits bancaires massifs. Une consécration pour ces trois économistes qui ont changé notre compréhension des grandes crises financières, donnant vie au passage au fameux “argent Monopoly”.
On dit que l’académie Nobel ne réagit pas dans ses choix à l’actualité ou au buzz. Mais le prix décerné aux trois économistes américains, Ben Bernanke, Douglas Diamond et Philip Dybvig, pour leurs travaux sur les banques et leur sauvetage nécessaire durant les tempêtes financières, n’est pas anodin. Il tombe au moment où le monde fait face au risque d’une grande récession, après le réveil du monstre inflationniste et des dégâts qu’il cause dans les sociétés et le système financier. Le tout sur fond de rumeurs de faillites en cascade de grandes banques internationales, et un remake du scénario de Lehman Brothers.
Décerner le prix le plus prestigieux dans le domaine à trois grands théoriciens des tempêtes financières, et de la nécessité du sauvetage des banques pour limiter les effets des grandes dépressions, apparaît donc comme une validation académique de ces théories, ou un signal de ce qu’il faut faire ou plutôt éviter de faire en ces temps troubles.
Bernanke, l’homme qui a démontré que le monde aurait pu éviter la crise de 1929
Et pour cause, Ben Bernanke, le plus connu des trois, est le premier à avoir donné une explication à ce qu’il s’est réellement passé durant la crise de 1929. Des choses que l’on pense aujourd’hui évidentes, mais qui ne l’étaient pas quand cet ancien professeur d'économie à Princeton a publié son fameux papier sur la Grande Dépression.
John Hassler, membre du comité pour le prix Nobel de l'économie, l’a rappelé dans son discours au moment du sacre de celui que l'on surnomme aux Etats-Unis "Helicopter Ben".
"Dans un article de 1983, Ben Bernanke a montré, à l'appui d'analyses statistiques et de sources historiques, que les paniques bancaires entraînent des faillites bancaires, et que ce mécanisme a transformé dans les années 1930 une récession assez ordinaire en dépression, la plus spectaculaire, la plus sévère que nous ayons vue dans l'histoire moderne."
C’est Ben Bernanke, dans les années 1980, qui a en effet montré le rôle central qu’avaient joué les faillites bancaires dans la plus grave crise économique du 20e siècle. A l’époque de la publication de son papier, en 1983, le monde voyait dans les faillites bancaires une conséquence, plus qu’une cause directe, de la crise. Bernanke a prouvé que c’était plutôt l’inverse qui s’était produit en 1929, et que le monde pouvait très bien éviter cette crise si les banques centrales avaient réagi différemment. Comment ? En empêchant les banques de tomber, quitte à injecter dans le circuit financier de l’argent qui n’existe pas !
En regardant ce qui se passait dans le système financier sans intervenir, ou plutôt en durcissant sa politique monétaire, la Banque centrale américaine avait selon lui aggravé le krach de 1929, et les conséquences désastreuses qui se sont ensuivies. "Une pensée économique défectueuse a des effets immenses et directs sur la condition humaine", disait-il dans les années 1980, soutenant qu’un sauvetage des banques aurait été suivi par une simple baisse modérée de l'activité économique américaine et mondiale.
Cette idée de Bernanke, qui a bouleversé la manière de penser l’économie, les certitudes de l’époque, mais aussi le rôle des banques dans le système, a été théorisée les années suivantes par ses deux compatriotes, Douglas Diamond et Philip Dybvig.
Professeurs d’économie à l’Université de Chicago et à l'Université Washington de Saint-Louis, les deux théoriciens ont développé un modèle mathématique qui explique de manière simple et élégante le phénomène des "bank runs", la fameuse ruée aux guichets.
Pensés alors comme une conséquence des crises, les retraits massifs des guichets bancaires sont depuis compris comme un facteur décisif dans l’aggravation et la prolongation des crises. Les travaux des deux économistes ont débouché notamment sur ce que les spécialistes en politique monétaire appellent aujourd’hui le modèle "Diamond-Dybvig" sur les paniques bancaires "autoréalisatrices", comme l’a rappelé le comité Nobel.
"Si un grand nombre d’épargnants se ruent simultanément à leurs banques pour retirer de l’argent, la rumeur peut devenir une prophétie autoréalisatrice", a rappelé le jury Nobel. "Une importante découverte qui a montré pourquoi éviter l’effondrement des banques est vital", a souligné le comité de l’Académie suédoise des sciences chargé de décerner le prix.
Un écho aux bruits de couloir sur l’imminence de la chute des deux géants bancaires européens, Crédit Suisse et Deutsche Bank ? Le comité Nobel n'y fait de toute évidence pas référence, comme il ne fait aucune allusion à l’action de Bernanke quand il était patron de la FED dans une des périodes les plus sensibles de l’histoire de la finance mondiale : la crise des subprimes de 2008.
Un "prophète" à la tête de la plus puissante banque centrale du monde
C’est pourtant son mandat à la tête de la FED, de 2006 à 2014, qui lui a valu cette grande distinction, comme le laissent entendre de grandes publications américaines à l'instar du Wall Street Journal ou du New York Times.
En permettant de comprendre ce qu'il s’était passé il y a près d’un siècle, Bernanke, Diamond et Dybvig ont aidé le monde à éviter une nouvelle dépression lors de la crise des subprimes, écrit le Wall Street Journal, pour qui ce n’est pas un hasard si l’académie suédoise a choisi un moment où la planète est à nouveau au bord du précipice économique et financier pour les récompenser. "Les idées des lauréats ont amélioré notre capacité à éviter les crises graves et les renflouements coûteux", a précisé à juste titre le jury du Nobel.
Il se trouve que Bernanke n’a pas seulement aidé les décideurs à éviter les grandes dépressions, mais en a fait la démonstration lui-même, quand il a été appelé par Bush Junior à prendre la tête de la FED en 2006, deux ans avant la grande tempête.
Diplômé de Harvard et du MIT et ancien professeur d’économie à Princeton, où il a été le directeur du département économie, Bernanke ne s’est jamais douté qu’il allait être appelé à mettre en pratique sa théorie sur les banques et les grandes dépressions. Mais entré au Conseil des gouverneurs de la Fed en 2002, avant d’être nommé à la tête du Council of Economic Advisers de la Maison-Blanche, ce néokeynésien est pourtant choisi par le républicain Georges W. Bush pour présider la plus grande banque centrale du monde, poste qu’il occupera jusqu’en 2014.
C’est dans ce fauteuil de grand théoricien devenu banquier central qu’il voit arriver les prémices de la crise des subprimes, qui frappe de plein fouet le secteur financier américain et, par ricochet, toute la planète.
Dans ses mémoires, il admet ne pas avoir réalisé assez vite la gravité de la crise financière qui allait suivre. Il laisse même Lehman Brothers faire faillite, lui qui avait pourtant cette certitude théorique qu’une défaillance bancaire ne fait qu’aggraver les crises et conduire au pire. Un moment d’hésitation, comme il l’avoue dans son récit Mémoires de Crise, traduit en français et publié aux Éditions du Seuil, qu’il rattrapera très vite en décidant d’activer ce qu’on appelle désormais "l’hélicoptère monétaire" (une métaphore prêtée à Milton Friedman dans son explication des phénomènes inflationnistes), injectant des centaines de milliards de dollars dans le circuit financier pour sauver les organismes financiers de la faillite et assainir les bilans bancaires des titres toxiques. Le quantitative easing (QE), qui sera déroulé aux Etats-Unis et en Europe, est né !
A travers des rachats massifs (achats non conventionnels, dans le jargon des économistes) de titres obligataires et de titres adossés à des créances hypothécaires aux banques, Bernanke sauve le système financier américain et mondial du désastre, faisant passer le bilan de la Banque centrale américaine de 900 à 4.000 milliards de dollars en seulement quelques années… La planche à billets n’a jamais autant tourné que sous le mandat de Bernanke, faisant apparaître le fameux "argent Monopoly", qui refera parler de lui en 2020 après l’éclatement de la crise du Covid-19 et la politique du "quoi qu’il en coûte" de Joe Biden et des chefs d’Etats européens.
Bernanke, une figure adulée et controversée à la fois
Même s'il n'a pas empêché la faillite de la banque d'affaires américaine Lehman Brothers, l’ancien banquier central des Etats-Unis est resté dans l'histoire économique récente comme l’homme qui a ouvert les vannes de la Fed. Il s'agissait de ne pas reproduire les erreurs des tours de vis trop brutaux de ses prédécesseurs des années 1930, qui avaient propagé le marasme boursier à l’économie réelle, à la production et à l'emploi. Le magazine Time l’élira pour cela "Personnalité de l’année 2009", estimant qu’il avait sauvé les Etats-Unis du désastre et d’un remake de la Grande Dépression.
Grand pompier de la finance mondiale à travers sa théorie, mise en pratique en 2008, et qui a été aussi la clé de sortie de crise après la pandémie du Covid-19, Bernanke n’a pas que des soutiens dans les milieux économiques. A l’extrême gauche, il est très critiqué pour "ses accointances" avec les banques et pour sa politique consistant à sauver, grâce à l’argent du contribuable, des gens "irresponsables" à l'origine de grandes catastrophes sociales. Et à droite, certains le voient comme un "interventionniste" qui ne laisse pas le libre marché faire son œuvre…
Un clivage qui semble s’être renforcé après l’annonce de son nom comme lauréat du prix Nobel d’économie pour l’année 2022. Des critiques de politiques, de spécialistes, comme de citoyens lambda ont inondé les réseaux sociaux, notamment aux Etats-Unis et en Europe, le rendant responsable de la situation économique actuelle dans le monde.
Il est ainsi accusé d’avoir redonné vie (à travers sa théorie autant que sa pratique qui a inspiré d’autres banques centrales) au phénomène de l’inflation, disparu des radars ces trois dernières décennies, après avoir submergé l’économie mondiale par de la liquidité ne correspondant à aucune production réelle de richesse.
Quant aux adeptes de la théorie du complot, de plus en plus nombreux, ils voient en cette récompense une simple démonstration de la main cachée du "lobby financier mondial" qui veut faire croire à l’humanité que le monde ne peut pas vivre sans banques, et que les contribuables doivent payer, encore une fois, de leur vie pour sauver les acteurs de la finance mondiale. Une sorte de préparation psychologique, avancent-ils, aux décisions qui seront prises dans les prochains mois…
Dans ce vacarme produit par le choix de l’académie suédoise, une chose est sûre : le prix Nobel d’économie de cette année n'est passé inaperçu !