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Histoire

On raconte que (saison 2, II) : Le Maroc : la tentation wahhabite ?

Le bruit court, depuis plusieurs décennies déjà, que le sultan Soulayman (1792-1822) aurait adopté le wahhabisme au début du XIXe siècle et aurait tout mis en œuvre pour l’imposer à ses sujets. Mais une question simple nous interpelle légitimement : dans quelle mesure cette information est-elle exacte ? C'est ce que nous allons essayer de vérifier en nous appuyant, comme à notre habitude, sur les sources de première main.

Nabil Mouline, chercheur au CNRS
Le 26 février 2021 à 13h13 | Modifié 11 avril 2021 à 2h50

La lutte contre l’anarchie

Après la disparition du sultan Ismaïl (1672-1727), le Maroc sombre dans un état de chaos qui dure trente années. Mohammed Ibn Abd Allah (1757-1790) tente de redorer le blason du Makhzen (le pouvoir central).

Il essaye, entre autres, d’introduire des réformes religieuses pour renforcer sa légitimité et affaiblir les acteurs religieux. Il adopte ainsi la doctrine (al-‘aqida) hanbalite au lieu de l’acharisme en vigueur au Maroc depuis le XIIIe siècle et appelle à dépasser les enseignements de l’école (al-madhhab) malikite utilisés depuis le XIe siècle pour déduire la norme juridique directement du Coran et de la Sunna. Il faut toutefois noter que le sultan ne fait rien pour réformer les idées et pratiques des confréries soufies qui encadrent une grande partie des populations locales depuis le XVIe siècle.

Retour à la case départ

A peine la mort de Mohammed Ibn Abd Allah est-elle annoncée en 1790, qu’une guerre de succession éclate entre ses cinq fils : al-Yazid, Hisham, Maslama, al-Housayn et Soulayman. Ce conflit, qui dure huit années, provoque l’effondrement de son œuvre, en particulier dans le domaine religieux.

Alors que la doctrine acharite et l’école malikite reviennent en force, les oulémas retrouvent leur influence dans les rouages du Makhzen surtout après la monopolisation du pouvoir par le sultan Soulayman en 1798. Ce monarque, formé dans la tradition acharite-malikite la plus stricte, tient à donner à voir son respect de l’orthodoxie et l’orthopraxie dans tous les domaines pour renforcer sa légitimité et étendre son influence.

La Lutte contre les pratiques religieuses populaires

Malgré sa piété profonde, son attachement aux enseignements du mystique Abou Hamid al-Ghazali (m. 1111) et ses liens avec certaines confréries telles que la Nasiriyya et la Tijaniyya, le sultan Soulayman tient en suspicion la plupart des voies mystiques.

Deux facteurs au moins peuvent expliquer cela. Le premier, d’ordre religieux, est lié aux doctrines et aux pratiques de certaines confréries à l’instar de Jilala et de ‘Issawa très peu respectueuses des préceptes de la « Vraie » religion conformément à l’interprétation acharite-malikite. Le second, d’ordre politique, est lié au prestige social, au poids économique et à la puissance militaire que certaines zaouïas, telles que la Darkawiyya et la Wazzaniyya, possèdent ; ce qui menace dangereusement les rapports de force au sein de l’Empire chérifien. Par conséquent, le sultan s’efforce de les contrôler dès 1803, notamment en interdisant les moussems.

Le spectre du wahhabisme

Alors que Mohammed Ibn Abd Allah et son fils Soulayman cherchent à restructurer le champ religieux marocain, des réformateurs sont apparus çà et là dans les mondes musulmans.

Le plus célèbre d’entre eux est sans conteste Mohammed ibn Abd al-Wahhab (m. 1792). Les idées de ce théologien-juriste sont assez simples. Sur le plan doctrinal, il croit que le hanbalisme est le seul courant qui perpétue les enseignements des pieux ancêtres (al-salaf al-salih). Tous les autres, y compris l’acharisme, doivent par voie de conséquence être rejetés.

Dans le domaine juridique, il suit également le hanbalisme tout en acceptant les enseignements des autres écoles du sunnisme, parmi lesquelles le malikisme.

La caractéristique principale du wahhabisme reste toutefois l'exclusion du soufisme, sous toutes ses formes, de la religion islamique, car considéré comme une forme d’associationnisme (shirk) ou de mécréance (kufr) qu’il faut combattre par tous les moyens. Il devient ainsi clair que le mouvement d'Ibn Abd al-Wahhab diffère profondément des aspirations des sultans du Maroc.

Indifférence ?

Quoi qu'il en soit, les Wahhabites s’emparent de la plus grande partie de la péninsule arabique au début du XIXe siècle, y compris La Mecque et Médine.

La nouvelle se répand très rapidement dans les quatre coins de Dar al-islam. Au Maroc, le sultan et les oulémas prennent connaissance de ces développements à travers un certain nombre d’écrits à l’instar de ceux ramenés d’Orient par un certain Ahmad ibn Abd al-Salam Bennani en 1803.

Soulayman demande même à l’un des dignitaires religieux de la cour de lui exposer les principaux fondements du wahhabisme. Cela dit, tout laisse penser que ce mouvement n’attire pas l’attention du souverain marocain. Pour preuve, il ne prend même pas la peine d’entrer en contact avec les nouveaux maîtres de l’Arabie.

Par contre, nous savons que les élites locales ont condamné fermement les idées d’Ibn Abd al-Wahhab et les pratiques de ses affidés parce qu’elles vont à l’encontre de leurs intérêts temporels et spirituels. Cela entraîne l'interruption du Hajj huit années durant.

Une rencontre éphémère

En 1811, l’émir Saoud ibn Abd al-Aziz (1803-1814) envoie une lettre aux oulémas de Tunis présentant les principaux aspects du wahhabisme. Un exemplaire parvient jusqu’à Fès. Le sultan en est informé.  

Contrairement à la première fois, Soulayman décide de répondre officiellement afin de faciliter la reprise du Hajj. Pour réaliser son objectif, il envoie une délégation de haut niveau dirigée par son fils Ibrahim, chargée de lui remettre trois lettres rédigées par les oulémas-lettrés, Soulayman al-Hawwat, al-Tayyib Benkirane et Hamdoun ben al-Hajj.

En dépit de leurs différences de forme et de style, ces écrits s'accordent sur des points charnières qui montrent la différence fondamentale entre le projet d'Ibn Abd al-Wahhab et les mesures du sultan Soulayman.

Après les formules diplomatiques d’usage qui invoquent quelques dénominateurs communs, comme la lutte contre les innovations blâmables, le monarque marocain confirme son adhésion à la doctrine acharite, à l'école malikite et son attachement à de nombreuses idées soufies. Il formule ensuite ses réserves à l’égard de nombreuses croyances et pratiques wahhabites dont la plus criante est l’exclusion de la communauté et du salut (al-takfir). En conséquence, Soulayman appelle son homologue saoudien à plus de modération et d’ouverture sur les différentes composantes de l’Oumma.

Bien accueillie par les Wahhabites, la délégation marocaine a pu mieux les cerner.

De retour au Maroc en 1812, plusieurs membres de l’ambassade assurent aux élites locales que les adeptes d’Ibn Abd al-Wahhab ne font que respecter scrupuleusement la charia, particulièrement dans les espaces publics pour donner à voir leur islamité. Mais ces témoignages ne changent en rien l’attitude hostile qu’avaient les populations locales à l’égard de ce mouvement. En fait, le wahhabisme ne réussit à prendre pied au Maroc qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle à la faveur d’un nouveau contexte… Mais ça, c’est une autre histoire !

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Nabil Mouline, chercheur au CNRS
Le 26 février 2021 à 13h13

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