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CULTURE

On raconte que (saison 2, I): Al-Sayyida al-Horra, du harem au trône

L'historien Nabil Mouline relance la série "On raconte que...", sous forme de capsules sur l'histoire du Maroc, diffusées sous format vidéo. Chaque mois, un nouvel épisode est diffusé sur l'un des thèmes-clés de l’histoire du Maroc prémoderne (11e-19e siècle). Le 1er épisode revient sur le parcours atypique d’al-Horra, caïda de Tétouan. Parallèlement, Nabil Mouline vous donne rendez-vous avec une synthèse en langue française de cet épisode.

On raconte que (saison 2, I): Al-Sayyida al-Horra, du harem au trône
Nabil Mouline, chercheur au CNRS
Le 29 janvier 2021 à 13h09 | Modifié 10 avril 2021 à 23h16

D’aucuns savent que les sources historiques marocaines, comme ailleurs dans le monde, ont passé sous silence bon nombre d’événements et ont marginalisé quantité de personnages pour servir des intérêts religieux, politiques, sociaux voire personnels.

Les femmes sont parmi les principales victimes de cette censure délibérée. Par exemple, al-Sayyida al-Horra a été largement ignorée par l’hagiographie et l’historiographie locales alors même qu’elle a joué un rôle central dans le nord du Maroc tout au long de la première moitié du XVIe siècle. Seuls deux ouvrages anciens (Dawhat al-Nashir d’Ibn ‘Askar et Mir’at al-Mahasin d’al-Fasi) la mentionnent de manière aussi laconique qu’expéditive. Mais grâce à quelques glanures recueillies notamment dans des sources étrangères, nous pouvons revenir brièvement sur les principaux jalons de sa trajectoire.

L’âge des émirats

À la fin du XVe siècle, le Maroc connaît une crise existentielle profonde. Les sultans mérinides sont incapables de faire face aux différents défis locaux et régionaux, particulièrement les invasions ibériques. L’Empire mérinide, ou ce qu’il en reste, s’effondre. Mais comme la nature a horreur du vide, plusieurs petites entités voient le jour, parmi lesquelles l'émirat de Chefchaouen, fondé par Ali ibn Rashid en 1471.

Si ce dernier consacre l'essentiel de son énergie à lutter contre la présence étrangère, il tente également de consolider sa position, notamment à travers des alliances matrimoniales avec les chefs des entités voisines. Il marie ainsi son fils Ibrahim à Yetto, rejetonne du puissant caïd de Ksar Kébir, et donne sa fille al-Horra au caïd de Tétouan. Il ignore bien sûr que cet acte allait changer à jamais le destin de la jeune princesse !

On raconte que (saison 2, I): Al-Sayyida al-Horra, du harem au trône

Une monnaie d’échange

On sait peu de choses sur l'enfance d’al-Horra. Même son prénom a fait l’objet de spéculations hasardeuses durant de longues années. Alors que certains affirment qu’elle s’appelle Fatima, d’autres soutiennent qu’elle se dénomme Aïcha.

Pour la plupart, al-Horra (femme libre) n'est qu’un titre honorifique qui reflète son statut sociopolitique à l’instar de certaines reines mères en Andalousie. Fort heureusement, le contrat de l’un de ses mariages a été retrouvé. Il n’y a plus l’ombre d’un doute : la fille d’Ali ibn Rashid s’appelle bel et bien al-Horra.

Quoi qu'il en soit, cette princesse est née entre 1492 et 1495 à Chefchaouen. Comme sa mère, Lalla Zahra, est d'origine espagnole, al-Horra maîtrise le Castillan en plus de l’Arabe dès son plus jeune âge. A l’instar des jeunes filles de la classe supérieure, elle reçoit une bonne éducation selon les standards de l’époque (langue arabe, poésie, littérature, droit, théologie, etc.).

Ce bagage intellectuel devait lui permettre de jouer le rôle que lui impose son rang : s’unir à l'un des alliés de son père. C’est chose faite autour de 1510 quand elle épouse Abou Abd Allah al-Mandri, caïd de Tétouan.

La femme de l’ombre

Grâce à sa double culture et à sa connaissance des rouages de la politique marocaine et méditerranéenne, la jeune princesse s’adapte très rapidement à son nouvel environnement et réussit à gagner la confiance de son époux. Celui-ci ne se contente pas de la consulter sur de nombreuses affaires, mais commence à lui confier l’administration de Tétouan et de ses environs durant ses absences.

Al-Horra donne à voir une maîtrise inégalée de la chose publique. Elle s’accapare petit à petit l’essentiel des prérogatives caïdales. Vers 1518, Abou Abd Allah al-Mandri rend l’âme. Mais la puissante Dame de Tétouan ne compte nullement retourner au harem. Elle parvient à convaincre son frère Ibrahim, désormais maître de Chefchaouen et de Tétouan, de lui confier les rênes de la ville andalouse.

La reine de la course

Grâce à la bienveillance de son frère, devenu entre-temps vizir du sultan Ahmad al-Wattassi, al-Horra consolide son emprise sur Tétouan et s’impose au niveau régional, notamment à travers la course et les opérations militaires sous couvert de djihad.

Elle entreprend ainsi de construire des vaisseaux dans la baie de Martil pour mener des expéditions contre les côtes espagnoles et la ville occupée de Ceuta. Elle se lie également d'amitié avec les Ottomans par l’entremise du célèbre corsaire Khayr al-din Barberousse. Résultat : Tétouan réalise des gains politiques et économiques substantiels.

La disparation de son frère et protecteur Ibrahim en 1539 fragilise toutefois le pouvoir d’al-Horra. Elle est obligée de trouver une façade masculine pour continuer à dominer Tétouan tout en se gardant de heurter les oulémas qui interdisent aux femmes d’occuper des postes de responsabilité.

Ces derniers, depuis le Haut Moyen Âge, étaient même allés jusqu’à attribuer des traditions au Prophète de l’islam dont la plus célèbre est sans doute celle qui affirme qu’« un peuple qui se fait conduire par une femme court à sa ruine ». Par conséquent, la femme forte du nord du Maroc marie sa fille unique à l’un des membres de la parentèle d’al-Mandri et le déclare caïd honoris causa entre 1539 et 1541.

Dans le l’œil du cyclone

Al-horra est loin d’être convaincue par l’alliance avec la famille la plus en vue de Tétouan. Pour protéger ses intérêts, elle se met à la recherche d’un allié beaucoup plus fiable et surtout plus puissant. La cible idéale n’est autre que le sultan Ahmad, chef de la maison wattasside.

Ce dernier s’évertue depuis plusieurs années à unifier le front nord pour faire face à plusieurs menaces, particulièrement celle des Zaydanides (les Saâdiens de l’histoire officielle) qui aspirent à (ré)unifier le pays à partir du sud. 

La caïda de Tétouan et le souverain de Fès se marient en 1541 pour renforcer cette alliance. Désormais sultane consort, al-Horra se jette corps et âme dans la bataille de l’unification du nord du Maroc. La nouvelle donne préoccupe les principaux dirigeants de la région, notamment Alfonso de Noronha, gouverneur de Ceuta, et Mohammed ibn Ali ibn Rashid, caïd de Chefchaouen et demi-frère d’al-Horra. Alors que le premier craint une attaque à grande échelle contre la ville occupée, le second rêve de s'emparer de Tétouan pour gagner un débouché maritime tout en servant l’intérêt des Zaydanides.

Quoi qu'il en soit, les deux parties conviennent de faire tomber la femme de fer en utilisant un membre de la parentèle al-Mandri. Une révolution de palais dépose la caïda et la chasse de Tétouan. Dépossédée de tous ses biens, al-Horra se réfugie dans sa ville natale. Elle y vit loin des lumières jusqu’à sa mort à une date malheureusement inconnue.

Les ennemis de la dirigeante de Tétouan ne se contentent pas de la combattre vivante, mais également après sa disparition. Ils cherchent, avec un certain succès, à effacer son souvenir de la mémoire collective en l'excluant des livres d'histoire principalement parce qu'elle est une femme libre… Une femme libre qui, ayant eu l’audace de briser les tabous de son temps, a su démontrer que le leadership n’a pas de sexe !

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Nabil Mouline, chercheur au CNRS
Le 29 janvier 2021 à 13h09

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