Derb Omar, ce quartier marchand qui fait plier les gouvernements
Le poids du quartier marchand de Derb Omar à Casablanca n'est mesuré à sa juste valeur que lors d’événements tels que ceux de ces derniers jours. La menace d’arrêt d’approvisionnement et de grèves des commerçants, dont ceux de Derb Omar, a fait fléchir le gouvernement. Mais que pèse Derb Omar dans le commerce intérieur ?
Ce début d’année 2019 s'annonce chaud dans le secteur du commerce de gros et de détail. A Casablanca, les commerçants de Derb Omar, Souk Korea et Garage Allal ont observé un sit-in le jeudi 3 janvier. Ils ont été rapidement suivis par les commerçants d’autres villes comme Meknès, Agadir, Inzegane, Ait Melloul, Taroudant,…. Dans leur ligne de mire, les contrôles plus fréquents (et légaux) de la douane qui a désormais la possibilité d’opérer ses contrôles sur les autoroutes et les dépôts de stockage, ainsi que la future obligation de tenir une facturation électronique (pas encore entrée en vigueur).
Les commerçants ont menacé de poursuivre leurs grèves, d'interrompre leurs achats et par ricochet arrêter d’approvisionner les détaillants. Il n’en a pas fallu plus pour que le gouvernement fléchisse et qu’il décide de s’asseoir autour de la table des négociations avec eux.
>> Lire aussi : Grève des commerçants: les explications de la DGI et de la Douane
Après des réunions tenues les 14 et 15 janvier avec la DGI et la Douane, les commerçants ont pu trouver un accord. Ils ont eu gain de cause. Mais les grèves ont repris, notamment à Rabat ce jeudi 17 janvier.
C’est dire le poids de cette communauté et l’influence dont elle dispose.
De la périphérie dans les années 1930 au centre de la ville aujourd’hui
La naissance de Derb Omar a été favorisée par sa proximité du port de Casablanca. Ainsi dès les années 1930, les importateurs ont commencé à s'y installer. Commerçants juifs et européens y avaient élus domicile.
"A partir de 1947 et 1948, les Marocains les ont rejoints. Fassis et Sousssis sont arrivés pour faire de ce lieu périphérique, à l’époque, une base de commerce et de distribution", nous raconte Abderazzak Lazrak, président de l'association des commerçants de Derb Omar, "Al Amine" des commerçants et un des anciens de ce quartier emblématique.
Il ajoute, "Derb Omar a été le coeur battant de la résistance. Certains des anciens commerçants de Derb Omar faisaient partie du parti de l'Istiqlal ou du parti d'Al Choura".
Haj Driss Kabbaj, Ahmed Bennani, Moulay Ali Kettani, Ba Mohamed Zemmami, Haj Mohamed Lazraq,... sont des noms qui font partie de l'histoire de ce lieu à en croire notre interlocuteur.
"Les gens faisaient du commerce et finançaient la résistance", se remémore le président de l'association des commerçants de Derb Omar.
L'indépendance acquise, la vie des commerçants a repris son cours normal. Cela dit, ils ont su rester unis quand il le fallait notamment face au fisc. Durant la décennie 1990, les commerçants, ceux de Derb Omar au front, ont bataillé dur face à plusieurs dispositions fiscales qui ciblaient le commerce.
"En 1990, plusieurs commerçants voulaient baisser le rideau à cause de la TVA", nous raconte celui qui était au devant des négociations avec la DGI sur ce dossier. Instaurée en 1986, la TVA remplaçait la TPS (taxe sur les produits et services). Elle peinait à entrer dans les moeurs. Le fisc cherchait à collecter ce nouvel impôt par tous les moyens. "Il ne voulait rien savoir, il fallait que les commerçants passent à la caisse". Les commerçants, de leur côté, réclamaient une amnistie fiscale. Chaque partie campait sur sa position dans un bras-de-fer qui semblait interminable.
Finalement, les commerçants auront gain de cause en demandant l'arbitrage royal. L'amnistie a été appliquée en 1990 avec une contribution libératoire au taux de 2%. "La DGI estimait ses rentrées à 5 MMDH sans recourir à l'amnistie, elle a finalement collecté 9 MMDH", assure Abderrazak Lazrak.
Après cette expérience, la DGI a directement opté pour une amnistie en 1997 "qui lui a permis de collecter trois fois le montant estimé", se rappelle notre interlocuteur.
"A chaque fois, nous encouragions les commerçants à y adhérer car depuis toujours je considère l'impôt comme un devoir national", ajoute Al Amine des commerçants de derb Omar.
Un autre dossier avait defrayé la chronique entre les commerçants et la DGI. Cette dernière a voulu imposer à tous les commerçants, quel que soit leur domaine d'activité, d'identifier le commerçant-acheteur (le client) en relevant son numéro de patente, sous peine d'une pénalité équivalente à 10% de la valeur de la facture et du non remboursement de la TVA.
Les commerçants ont refusé cette disposition. Mais sur ce dossier, la mesure sera finalement appliquée pour les contribuables soumis au régime comptable, les forfaitaires ayant été exclus.
Le projet de déménagement : de report en report
Il est clair que l'influence des commerçants de ce quartier marchand, rejoints par d'autres quartiers qui ont vu le jour plus tard comme Souk Al Korea est importante. On ne peut évoquer cette influence sans mentionner le projet de déplacement des commerçants de Derb Omar loin du centre-ville.
Les raisons derrière ce projet ? Le développement de la capitale économique a fait que ce quartier, jadis à la périphérie de la ville et dépendant du port de Casablanca, se retrouve maintenant au cœur de l’agglomération et au centre de gravité du développement urbain et économique de la ville.
Le nombre de commerçants et de commerces a tellement augmenté, le flux de camions et l’organisation logistique qui en résultent ont tellement pris de l’ampleur que les autorités ont pensé à partir des années 90 à délocaliser Derb Omar vers une autre zone dédiée au commerce à l’extérieur de la ville. Les dernières propositions envisageaient une zone dédiée à Médiouna.
A chaque fois que le projet est évoqué ou remis sur la table, les commerçants s’y opposent et arrivent à le faire passer aux oubliettes.
Ce projet a été abandonné jusqu’en 2010 où il a été évoqué à nouveau. Au fil des années, le quartier a continué à grossir et même à attirer des commerçants d’autres nationalités, notamment chinois, qui y ont installé des kissariats dédiées.
Là encore, le projet ne verra pas le jour. Les tergiversations autour du déplacement des commerçants se sont poursuivies six années durant. Entre 2015 et 2016, le projet prend une dimension plus concrète. Une étude de requalification du quartier de Derb Omar a été réalisée par le CRI de Casablanca. La nouvelle zone située à Mediouna a été choisie. Selon des articles de presse de l’époque, il était même question de sélection d’un investisseur pour la développer, suite à un appel à manifestation d’intérêt (AMI), lancé en janvier 2016.
Pour autant, le refus catégorique des commerçants de quitter leur quartier a eu raison des ambitions de décongestionner cette partie de la métropole où camions et remorques bloquent les artères.
Aujourd'hui encore, les commerçants refusent de quitter leur fonds de commerce même s'ils sont conscients de la nuisance que causent les gros camions dans le quartier. "Il est vrai que le quartier a beaucoup changé par rapport à ses débuts. Les anciens de Derb Omar, les fondateurs, l'ont pratiquement tous quitté pour diverses raisons", affirme le président de l'association des commerçants de Derb Omar.
"Les temps ont changé. La réputation du quartier a attiré beaucoup de monde. De nouveaux commerçants, de nouvelles activités mais aussi des spéculateurs ... ce qui a créé une certaine anarchie si je me permets le terme", avance notre interlocuteur. Cela dit, pour lui, et malgré tous les arguments le projet de déménagement ne peut pas réussir. La solution serait de transférer la logistique des grossistes qui utilisent les gros camions ailleurs et laisser les commerces là où ils sont.
Ce que pèse le quartier Derb Omar
Cela dit, si le projet de déplacement des commerçants et de requalification du quartier n’a pas abouti, l’étude réalisée pour faire le point sur ce quartier commerçant donne un aperçu de l’importance et du rôle joué par Derb Omar dans le commerce intérieur du pays.
Selon le document de l’étude, les caractéristiques du quartier Derb Omar sont les suivantes :
- Il occupe une superficie de 50 ha (500.000 m2) dont 95.000 m2 de surface de vente et 60.000 m2 de surface de stockage.
- Il compte plus de 2.045 commerces.
- Il emploie plus de 7.000 personnes
- Les activités de service sont au nombre de 392 et les activités industrielles au nombre de 53.
- Il pèse près de 26% de l’import.
Selon l’étude, « Derb Omar occupe une place de référence nationale et au niveau de Casablanca par rapport aux autres quartiers marchands de la ville. Avec une grande diversité de l’offre commerciale, ainsi qu’une fréquence dans les nouveautés des produits, Derb Omar a une notoriété affirmée pour certains produits tels les Tissus et les articles de décoration et le mobilier de maison».
Le site de Derb Omar abrite plusieurs types d’activités allant du commerce des tissus à celui des accessoires pour automobile.
- Les trois activités Tissus, Habillement et produits de beauté représentent environ 70% de l’activité globale du site en surface de vente.
- L’activité de vente des produits alimentaires est en perte de vitesse et sa valeur ajoutée reste faible.
Par ailleurs, les commerces de Derb Omar sont constitués de deux catégories :
- Les grossistes, représentant 8% du nombre de commerces, mobilisent 45% des surfaces de stockage et génèrent l’essentiel des flux logistiques sur site
- Les détaillants et demi-grossistes, représentant 92% des commerces de la zone, utilisent une faible surface de vente par magasin (43 m²).
Les commerçants de Derb Omar font rarement partie de réseaux ou de groupes, peut-on lire sur le document de l’étude. 4% des commerces font partie d’un réseau ou d’un groupe industriel. Et seulement 7% des commerces sont structurés juridiquement sous forme de personnes morales.
En terme de clientèle, Derb Omar est fréquenté par deux catégories hétérogènes :
- Commerçants-revendeurs ayant des modes d’approvisionnement et de logistique assez contraignants et représentant 30% du chiffre d’affaire de la zone.
- Clientèle de type particuliers ou assimilés et qui pèse 70% du volume d’affaires de la zone. Les classes à faible et à moyen revenus représentent l’essentiel des clients de Derb Omar, les clients appartenant aux classes aisées ont migré vers les surfaces spécialisées et les réseaux franchisés.
Pour ce qui est des sources d’approvisionnement des commerçants de Derb Omar, l’étude explique qu’il s’agit essentiellement de de trois sources :
- Industrie nationale : 21% des commerçants vendent exclusivement des produits de fabrication nationale.
- L’import : 20% des commerçants s’approvisionnent exclusivement à l’étranger, essentiellement en Chine et en Europe. Les produits d’importation représentent aujourd’hui 26% de l’activité du site. La Chine et l’Union européenne occupent les premières positions pour les origines des produits importés avec 10% de parts marché pour chacun.
- Produits de la contrebande ou de la contrefaçon : phénomène dont l’ampleur n’est pas mesurée.
Ainsi, par la force des choses, la zone de Derb Omar est devenue une plateforme de transport et de logistique traitant des volumes importants. Selon l’étude, « l’activité de transport de marchandises permet de charger, sur le site, un tonnage annuel d’environ 1.300.000 tonnes, dont de 500.000 tonnes émanent d’autres places commerciales de Casablanca ».
Ces volumes mobilisent un parc de 700 véhicules de plusieurs types : camions, camionnettes, triporteurs, utilitaires et semi-remorques.
Le projet de requalification de Derb Omar part du principe qu’il dispose d’une importante marge de progrès en matière de constructibilité. « Conformément au plan d’aménagement, le potentiel de constructibilité est estimé au double de l’existant », est-il mentionné dans l’étude.
Cela dit, la zone est principalement occupée par des propriétaires privés essentiellement des héritiers. Etant une zone commerciale, les transactions immobilières sont assez faibles, et le mode d’exploitation privilégié par les commerçants est dominé par la détention de pas-de-porte dont les prix atteignent des valeurs allant de 40.000 DH à 120.000 DH par m2.