Fethi Benslama: “L’idéologie islamiste cache les pulsions psychopathes des terroristes”
Après l’arrestation de 13 suspects dans le double meurtre d’Imlil, l’opinion publique se demande comment des musulmans ont pu commettre un acte de barbarie assimilable à une véritable boucherie. Interrogé par Médias24, l’éminent psychanalyste Fethi Benslama explique le processus qui a poussé ces jeunes à basculer et à se transformer en monstre. Selon lui, ce n’est pas la radicalisation qui est à l’origine de leur extrême cruauté mais plutôt un terrain psychologique propice au passage à l’acte.
Le franco-tunisien Fethi Benslama est l'une des références les plus audibles en France et en Tunisie pour tout ce qui concerne les extrémismes et le terrorisme. Psychanalyste et anthropologue, professeur et dirigeant d'UFR, auteur de nombreux ouvrages, il s'est fortement impliqué contre la montée de l'extrémisme et des idéologies intégristes en Tunisie.
Après l'attentat du Bataclan et ceux qui ont suivi en Europe, il est devenu une voix très écoutée dans l'Hexagone.
Médias24 : Tout le monde s’interroge sur la nature de cette cellule terroriste qui, à première vue, n’est pas vraiment organisée. Faut-il en déduire que ce sont des loups solitaires ?
Fethi Benslama : Dans les recherches menées sur ces questions, nous avons abandonné cette idée de loups solitaires car ce n’est pas une notion adéquate.
Il y a parfois des comportements homicides voire cruels de certaines personnes qui peuvent souffrir de troubles psychiques mais ce sont des cas très rares.
Pour le reste des personnes qui ont commis des violences au nom de Daech ou de l’Islam, nous constatons que la majorité d’entre elles sont des criminels ou ont un passé criminel.
Cela veut dire que ce n’est pas l’idéologie qui conduit ces islamistes ou salafistes à commettre des actes de violence ou de cruauté.
Ce sont des gens qui ont déjà cette pratique en eux ou au moins une aptitude à la commettre en se servant d’une idéologie pour s’autoriser ces actes.
-L’idéologie n’est donc qu’un prétexte voire un paravent pour satisfaire des pulsions ?
-Oui car ce sont des personnes qui ont déjà expérimenté des actes de violence et de cruauté et l’idéologie qu'ils revendiquent publiquement n’est qu’une façon de justifier leurs actes.
C’est d’autant plus vrai quand on sait que beaucoup de gens pratiquent une idéologie radicale mais ne passent heureusement pas à l’action violente.
On constate que la majorité de ceux qui passent à l’acte ont déjà une pratique violente que ce soit à partir de la criminalité ou d’autres pratiques indiquant une perturbation de la personnalité.
Ce n’est en effet pas n’importe qui qui est capable de commettre des actes aussi horribles que l’égorgement ou la décapitation.
-Certains trouveront que vous leur trouvez des excuses en les diagnostiquant irresponsables...
-Pas du tout car au sens strict du terme, peu de gens parmi eux sont qualifiés d’irresponsables et peuvent donc ainsi échapper à la loi.
Pour cela, il faudrait qu’ils aient perdu le discernement lors du crime commis or c’est exceptionnel.
Encore une fois, les personnes qui commettent des actes barbares du fait de troubles psychiatriques graves sont très rares.
Des études très précises concluent d'ailleurs qu’elles ne constituent que 3% de l’ensemble des criminels.
Le problème est qu’il y a beaucoup de personnes ayant des troubles qui ne sont pas d’ordre psychiatrique mais plutôt de la personnalité mais que l’on ne voit pas.
De plus, ces gens peuvent se retrouver dans un groupe qui a un effet très important d’ensauvagement.
Quoi qu’il en soit, pour passer à l’action violente, il y a une constante qui est d’avoir une aptitude préalable à la violence.
Ce qu’il faut retenir, c’est que ce n’est pas seulement une question d’idéologie sinon on se trompe complètement car ceux qui professent une idéologie radicale ne sont pas obligatoirement violents.
-Ces criminels ne sont donc pas le produit d’une éducation déviante banalisant la violence ?
-Je ne crois pas, ce sont des gens qui ont des trajectoires personnelles, qu’il faut étudier au cas par cas.
A travers leur idéologie, ils cherchent à se donner une pureté ou un prétexte pour assouvir leurs pulsions criminelles.
-Pour faire court, s'agit-il de psychopathes ?
-Certains le sont car ce n’est pas le premier venu qui va prendre une personne, comme à Imlil, pour l’égorger tranquillement et se filmer en train de la décapiter.
Jusqu’ici, on s’est beaucoup trompés en soutenant que les idéologies pouvaient mener au crime alors que c’est exactement l’inverse qui se produit.
En fait, les gens capables de commettre des actes aussi affreux sont juste aidés par les idéologies.
Il faut cependant préciser qu’il y a des circonstances permettant d’autoriser ces actes comme par exemple en période de guerre.
C’est une situation exceptionnelle qui libère les inhibitions, car que se passe-t-il chez l’être humain ?
D’une manière générale, l’humain a en lui des pulsions dangereuses inhibées par les scrupules moraux, la loi et par l’éducation mais il y a des circonstances historiques où ces verrous sautent.
A ces moments là, vous avez des gens qui peuvent commettre des crimes et se transformer en monstres
-Oui mais dans le cas d’Imlil, les 4 premiers suspects interpellés n’étaient pas d’anciens délinquants...
-Il n’empêche qu’ils doivent receler des aptitudes à la violence qui ne s’est pas exprimée dans des actes délinquants parce que peut-être ils ne sont pas d’un milieu urbain plus criminogène.
Il faut savoir que s’ils se regroupent entre eux, c’est parce qu’ils se reconnaissent instinctivement pour ensuite s’autoriser à passer à l’action violente.
Un fait récurrent est que quand vous étudiez leur trajectoire, la plupart du temps, leur entourage vous dira que ce sont des garçons gentils, serviables, charmants…
-C’est exactement ce que vient de déclarer ce matin le père d’un des 4 interpellés.
-On a dit ça de plusieurs auteurs de massacres.
En réalité, derrière cette surface unanimement louée et cette apparence de gentillesse se cache un être haineux et cruel qui attend patiemment son heure pour assouvir ses pulsions criminelles.
Il ne faut donc pas se fier aux apparences car l’histoire est pleine de cas de personnes calmes en apparence mais extrêmement dangereuses en réalité.
-En dehors d’un terreau psychologique propice ou fertile, comment se fait la radicalisation ?
-Dans la famille, l’école, la rue, les mauvaises rencontres et j’en passe. Pour faire basculer un individu, c'est tout ça à la fois.
Ainsi, une rencontre avec quelqu’un qui a des idées de radicalisation peut lui donner une importance à ses yeux et aux yeux des autres.
Cela lui permet de devenir quelqu’un d’important alors qu’il se considérait comme un moins que rien.
Il se hisse à une hauteur telle qu’il devient un maître qui peut du jour au lendemain décider du sort des autres.
-La radicalisation devient donc un faire-valoir ?
-Absolument, elle donne l’illusion d’être quelqu’un alors que l’on n'était rien aux yeux de tous. En fait, derrière la radicalisation se cache un profond ressort narcissique.
Ensuite, elle donne à des gens qui se considéraient comme coupables, à juste titre, des idées de purification et de réparation.
-De rédemption ?
-C’est le terme exact, à savoir se racheter une conduite mais encore une fois tous les radicalisés ne sont pas nécessairement violents.
Tout le problème est là, comment détecter cette petite minorité qui peut faire beaucoup de dégâts.
-Comment s’y prendre ?
-C’est très compliqué car nous n’avons pas les moyens de prévoir ce qu’un être humain peut faire sauf dans certains cas où il y a une dangerosité flagrante.
Ce sont souvent les enquêtes de police qui peuvent amener à dire qu’une personne peut passer à l’acte. Mais en général, on doit toujours se méfier de ceux qui ont un passé de violence.
Aujourd’hui, toutes les études pointent du doigt les personnes qui ont été violentes avec leur entourage (femme, enfants…) et/ou cruelles avec des animaux…
En Algérie par exemple, on a noté que beaucoup de tueurs du GIA étaient des gens qui avaient une expérience de massacres d’animaux …
-Dans une vidéo du meurtre en cours d'authentification, le bourreau donne effectivement l’impression d’être un chirurgien froid ou un boucher qui découpe une carcasse. Pourquoi autant de cruauté ?
-Tout simplement pour assouvir une pulsion qui sommeillait en lui depuis longtemps.
Il n’y a pas de règle qui explique comment on peut se transformer en monstre. Les raisons sont à chercher dans son histoire car il y a une diversité de parcours surtout quand ces actes sont commis en groupe.
L’auteur a plus de courage car il se sent désinhibé quand il est en groupe, il y a un effet d’abdication du contrôle personnel.
Il faut aussi chercher s’il n’y a pas un gourou dans le groupe de ces quatre terroristes.
En règle générale, il y a toujours un meneur qui a une personnalité forte au milieu de ses complices effacés et faibles et qui sont passés sous son emprise.
Celui-ci va les amener et les autoriser à commettre des atrocités que le commun des mortels serait incapable de faire seul sauf dans des cas rarissimes de troubles psychiatriques très importants.
-Selon vous, l’auteur des faits a pris du plaisir à égorger puis à décapiter sa pauvre victime ?
-Plus que du plaisir, il a ressenti une jouissance d’une très grande intensité.
Ce qui est sûr c’est qu’il a été dépassé par ce qu’il a ressenti. Il était sûrement dans une excitation qui lui a donné l’impression de sortir de ses limites et de devenir un être exceptionnel.
-Une machine déshumanisée ?
-Pas une machine mais un vrai moment de déshumanisation.
-Pourquoi se filmer ?
-Pour immortaliser l’instant et la situation exceptionnelle mais aussi pour se glorifier afin d’inviter d’autres personnes à suivre ses traces et à faire de même.
C’est pour cette raison qu’il faut tout faire pour interdire la diffusion de ce genre de vidéo.
-Pour ne pas susciter de vocation similaire ?
-Il faut en effet empêcher ces choses de circuler car cela banalise l’horreur et parce qu’il y a des gens qui sont attirés par la morbidité.
-Vous avez récemment demandé aux médias de sceller un pacte dans ce sens
-Après les attentats en France, j’ai proposé aux médias de ne plus donner les noms des terroristes et de se borner à les désigner par leurs prénoms.
Idem pour leurs photos pour ne pas faire leur publicité en leur donnant une audience car c’est exactement ce qu’ils recherchent.
Les terroristes veulent se prouver qu’ils sont des êtres exceptionnels qui peuvent tout se permettre car ils ont Dieu dans la poche.
-N’est-ce pas une manière de les déshumaniser à notre tour ?
-Je ne pense pas car en fait, les êtres humains ont la capacité de devenir inhumains.
C’est d’ailleurs la seule espèce animale de la planète qui est capable de sortir de son espèce car il n’y a aucun autre animal qui massacre un animal de son espèce en dehors de certains contentieux liés à la nourriture, la sexualité ou le territoire.
Jamais vous ne verrez jamais un lion qui tuera un de ses congénères gratuitement.
A contrario, l’homme a une capacité génocidaire et c’est pourquoi, l’organisation de l’espèce humaine est à la fois très forte et très fragile.
-Pourquoi fragile ?
-Parce que le crime qui existe potentiellement chez l’être humain est inhibé chez lui.
Si cette inhibition saute, à cause de circonstances exceptionnelles (guerre…), ou parce que sa morale n’est pas assez solide, cela ouvre des possibilités de violence inouïe.
-Tout devient possible y compris le pire ?
-C’est exactement ça et le problème aujourd’hui, c'est que c'est pire qu’avant.
L’accroissement de la démographie combinée à la mondialisation et à l’apparition des nouvelles technologies de la communication font disparaître les limites.
En effet, qu’est-ce qui fait qu’un être humain reste humain sinon le fait qu’il se cantonne à des limites bien déterminées. Mais aujourd’hui, tout pousse à transgresser ces limites.
-Internet est donc un terreau extraordinaire pour les psychopathes de la planète ?
-C’est même leur plus grande chance depuis le début de l’humanité.
Certes le monde cybernétique apporte des bienfaits fabuleux (télémédecine, diffusion du savoir…) mais il ouvre dans le même temps un espace de sauvagerie inédit.
En fait, sans internet, la radicalisation serait très limitée car c’est par ce canal que cette idéologie s’est diffusée.
Aujourd’hui, internet est plus qu’une technique, c’est devenu un mode de vie.
Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir le temps que les gens passent scotchés à leurs téléphone, ordinateur ou tablette.
-Que faut-il penser de ceux qui, après Imlil, font l’apologie du terrorisme sur les réseaux sociaux ?
-Avant de vous répondre, il faut d’abord préciser que les réseaux sociaux ne sont pas que des réseaux sociaux.
Ce sont aussi des réseaux antisociaux parce que les gens qui parlent ainsi sont clairement contre la société. Or une société qui autorise la haine et le crime n’est pas une société digne de ce nom.
De plus, ce sont des espaces de sauvagerie où vous pouvez publier des choses que vous n’oseriez pas dire ou faire sur la place du village ou en ville.
C’est pourquoi, tout en respectant la liberté d’expression, les autorités du monde entier doivent être en mesure de contrôler les comportements incitant à la haine et faisant l’apologie du terrorisme.
La loi doit donc obligatoirement investir les espaces cybernétiques.
-Avec les milliards de personnes connectées, ce n’est pas mission impossible ?
-Cela peut se faire s’il y a un vrai travail avec les responsables de ces lieux comme Facebook…
Le problème est qu’actuellementn les patrons des réseaux sociaux ne veulent pas assumer leurs responsabilités. C’est donc aux Etats de créer des conditions d’obligation pour arrêter cette permissivité.
C’est d’autant plus possible que si vous diffamez quelqu’un dans un journal papier, vous serez condamné mais tant que les Etats ne séviront pas, ces espaces de sauvagerie perdureront.
La diffusion de la vidéo de décapitation d’Imlil doit donc, à mon sens, être interdite.
La cybernétique nous offre de nouveaux espaces et un nouveau mode de vie mais pour l’instant, ils sont ensauvagés et il va donc falloir faire le ménage.
-A contrario des apologistes du terrorisme, beaucoup de Marocains ont ressenti une forme de culpabilité...
-C’est normal car quand on appartient à une communauté dont certains membres ont fauté, cela rejaillit automatiquement sur elle.
En fait, ils ne sont pas coupables mais comme leur honneur est en jeu, ils ont un devoir de dénoncer et de s’élever contre cette horreur innommable qui s’est produite dans la montagne d’Imlil.
-Selon vous, c'est une démarche saine voire cathartique ?
-Elle est en tout cas tout à l’honneur des Marocains qui se soulèvent et montrent leur rejet de cet acte abominable.
Ce phénomène n’a rien de nouveau sachant qu’il s’est aussi passé en Algérie, en Bosnie Herzégovine et dans beaucoup d’autres zones de conflit.
Ce qui est choquant est que le Maroc n’est pas en guerre et que des gens se sont crûs autorisés à se réunir en groupe pour accomplir cette ignominie.
-A part dénoncer, quelle autre réponse possible ?
-Il faudra faire des actes pour sauvegarder la mémoire des malheureuses victimes (rassemblements de protestation et de soutien devant les ambassades des victimes...).
Que ce soient les autorités ou les citoyens, il importe de montrer qu’une limite a été franchie et que cela ne doit plus jamais se renouveler.
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