Villes durables: comment Casablanca pourrait s'inspirer de l'expérience d'Île-de-France
Après avoir rompu les contrats de plusieurs de ses délégataires, Casablanca reçoit de plus en plus de candidatures de groupes originaires d’Île-de-France, spécialisés dans la mobilité durable, la collecte des déchets ou la surveillance de la qualité de l'air dans cette région. Que pourront-ils apporter à la métropole ? L'expérience française dans ces domaines a été exposée lors d'un voyage de presse à Paris.
Liée à la région d’Ile-de-France par plusieurs conventions et accords de coopération, la ville de Casablanca reçoit de plus en plus de candidatures de groupes français, en réponse aux appels d’offres lancés après la rupture des contrats de certains délégataires.
Veolia, RATP, Derichebourg..., ces groupes français, déjà actifs dans la capitale économique et ailleurs dans le Royaume mais dont l'appétit est grandissant, sont spécialisés dans la mobilité durable, la gestion des déchets, l'assainissement, la surveillance de la qualité de l’air, la préservation de l’environnement. Des domaines qui constituent des axes de développement pour Casablanca dont l'ambition est de devenir une ville durable, intelligente et un hub financier régional.
Ces enjeux (mobilité durable, collecte des déchets...) ont été au cœur d’un voyage de presse organisé par le Quai d’Orsay au profit de plusieurs journalistes marocains, et auquel Médias24 a pris part.
Mobilité : le modèle d’Île-de-France
Le réseau de transport en site propre à Casablanca compte une ligne de tramway en service exploitée par RATP Dev Casablanca. La deuxième ligne du tramway sera bientôt inaugurée et sera également exploitée par RATP Dev. D’ici 2022, la ville sera dotée de 4 lignes de tramway et 2 lignes de bus à haut niveau de service (BHNS). La société française est fortement intéressée par la gestion du reste du réseau.
Un nouvel opérateur sera également désigné pour exploiter le réseau de bus à partir de novembre 2019 après la fin du contrat de Mdina Bus. RATP se prépare en ce moment à candidater pour la gestion du réseau public de transport par bus à Casablanca.
Par ailleurs, le groupe français a déjà lancé deux centres à Casablanca. Le premier, déjà opérationnel, est dédié à la formation aux métiers du groupe. Le deuxième, en phase de test, s'appelle «Innovation Data Center» et sera dédié au développement d'applications innovantes. "3 prototypes sont déjà en phase de test ; une application anti-harcèlement, un pop-up store (points de vente pour de courtes durées) et une visite virtuelle de la ville de Casablanca", annonce Natacha Ferrier, responsable Relations internationales chez le groupe.
Ces développements seront-ils suffisants pour répondre aux besoins des Casablancais en matière de mobilité ? La ville ne gagnerait-elle pas à s’inspirer davantage des avancées et du savoir-faire de l’Ile-de-France ?
Cette région, avec plus de 41 millions de déplacements par jour tous modes de transport confondus, connaît des changements au niveau des habitudes de consommation. Aujourd’hui, la marche et le vélo sont les principaux modes de déplacement à Paris (39%). L’usage de la voiture n’a pas augmenté depuis 10 ans.
Pour accompagner cette mutation, Île-de-France mobilités a adopté un Plan des déplacements urbains 2017-2020 qui prévoit à terme de réduire le poids du transport routier (véhicules particuliers et poids lourds) de 2 points dans le total des déplacements, les émissions de gaz à effet de serre liées aux transports de 20%, d'augmenter l’usage des transports collectifs de 20% et des modes actifs de transport de 10%.
Le réseau actuel de la région compte 5 lignes RER, 16 lignes de métro, 10 lignes de tramway et plus de 1.500 lignes de bus. "Mais il est loin d’être suffisant", explique Jean-Christophe Monnet, directeur des relations voyageurs à Île-de-France mobilités (équivalent de la SDL Casa Transports).
Selon le directeur des relations voyageurs, 10 milliards d’euros, financés par des emprunts auprès de la BEI et sur les marchés financiers, seront investis pour le renouvellement d’ici 2025 du parc et du matériel roulant (la flotte des bus, les rames de train et de tramway, ainsi que le réseau ferroviaire).
Paris s’apprête également à lancer un projet de métro périphérique en créant près de 200 km de lignes de métro. Baptisé "Le Grand Paris Express", le nouveau réseau permettra de dé-saturer le réseau à l’intérieur de la ville.
Modèle économique de la mobilité
A Casablanca, le ticket du tramway coûte 10 DH. Le citoyen ne paie que 60% de ce coût réel (6 DH). Les habitants d’Ile-de-France, eux, paient seulement 27% du coût réel du ticket (50% à Berlin, 80% à Londres).
Le reste est assuré par :
-Les employeurs
-Les recettes de la taxe sur le carburant
-Les subventions octroyées par "Île-de-France Mobilités"
De plus, à 75 euros par mois seulement, le Parisien a un accès illimité à un réseau de transport multimodal. Le ticket est valable pour tous les types de transport dans la région (métro, tram, RER, bus, navettes).
"La multi-modalité est un modèle qui pourrait profiter à la ville de Casablanca quels que soient les modes de déplacement disponibles en site propre. Les passagers du tramway par exemple pourront continuer leur trajet dans les autres moyens de transport moyennant le même titre de voyage", affirme Christophe Monnet, directeur de relations voyageuses à Île-de-France mobilités (équivalent de la SDL Casa-Transport).
Transport du dernier kilomètre
Les investissements dans la région en termes de transport concernent également les modes de déplacement dits de "dernier kilomètre". Les vélos électriques, les trottinettes, ou alors les navettes à conduite autonome sont les nouvelles tendances de la région.
Plusieurs startups ont réussi à pénétrer le marché du transport de dernier kilomètre. Le climat des affaires étant favorable grâce à la politique de la ville orientée vers les questions de protection de l’environnement et de mobilité durable. L’objectif est de compléter le service proposé par les moyens classiques, notamment pour les petites distances ou le dernier kilomètre avant d’arriver à destination.
Des navettes autonomes sont en phase d’expérimentation dans les quartiers qui connaissent un grand trafic. Ce nouveau mode est adapté aux campus universitaires, aux hôpitaux, aux aéroports. Leur coût s’élève à 250.000 euros l'unité.
Le 22 juin dernier, LimeBike a été le premier acteur à lancer son service de trottinettes électriques en libre-service en France, à Paris. L’entreprise, aujourd’hui rattachée à Uber, permet aux utilisateurs de louer une trottinette électrique (géolocalisée en temps réel) dans Paris à raison de 15 centimes la minute (+ un euro obligatoire par course), et de la déposer n’importe où dans la capitale lorsqu’ils ont terminé leur trajet. Plusieurs milliers de trottinettes sont déployées aujourd’hui à Paris.
Ce service peut-il trouver sa place à Casablanca ? Pour Alexander Vasco, manager du service de location de l’application LimeBike, "il ne faut pas être exigent vis-à-vis de l’infrastructure de la ville. Les nouvelles trottinettes disposent de roues adaptées aux pavés. Avec l’avènement des services innovants, la politique de la ville suivra".
Le service pourrait être une bonne solution pour certains trajets à Casablanca (Zenith-Nearshore, Gare Ain Sebaâ-zone industrielle…). Reste à savoir si les Marocains accepteront de l'adopter.
Gestion des déchets : Casablanca gagnerait à s’inspirer de l’Île-de-France
La région Île-de-France dispose de plusieurs centres de traitement des déchets. Le traitement concerne les déchets ménagers, industriels, hospitaliers et organiques.
Le service de collecte est assuré par le délégataire du centre de traitement attribué à chaque district de la région.
Pour les déchets ménagers, un tri en amont est effectué par les citoyens (pour séparer cartons, verre, plastique...).
Après la collecte, les déchets de tous genres sont acheminés vers les centres de traitement.
Pour illustrer le modèle français de gestion de déchets, nous prendrons l'exemple du centre «Usine Auror’Environnement » de Veolia situé en banlieue parisienne.
Les déchets sont d'abord triés mécaniquement au niveau du centre pour finir dans l'une des 4 unités du centre.
-Les déchets organiques sont acheminés vers une unité de compostage. Le compost est ensuite vendu aux agriculteurs de la région.
-Les déchets à base de verre en transit sont traités au niveau d'un centre de tri des collectes sélectives. Le but est de les revaloriser pour les revendre aux industriels.
-Les déchets industriels sont réabilités pour être enfouis dans des carrières.
-Ce qui reste des déchets est conduit vers une unité de valorisation énergétique. Cette unité est la partie centrale du centre de traitement avec la plus grande capacité (160.000 tonnes de déchets par an). Les déchets conduits vers cette cellule sont soumis à un traitement thermique avec valorisation énergétique (incinérés pour produire de l'énergie thermique et électrique).
L'usine met en vente 26.000 MWh d’énergie électrique et 17.000 MWh de chaleurs.
Le même modèle est presque appliqué partout en Île-de-France.
Ce genre de centre de traitement utilise donc la méthode d'incinération après le tri et la revalorisation. Laquelle est dénoncée par la société civile casablancaise. Parmi les arguments des associations, l'éventuelle application du tri en amont au Maroc qui risque de déséquilibrer la rentabilité de l'investissement dans un incinérateur. En effet, si la ville de Casablanca opte aujourd'hui pour la méthode de l'incinération, l'instauration future du tri réduira la quantité de déchets à incinérer, ce qui mettra en difficulté le délégataire qui devra importer des déchets pour assurer le fonctionnement du four.
Par ailleurs, le taux d'humidité des déchets casablancais (68% contre 40% en France) pourrait pénaliser le délégataire. L'incinérateur consommera plus d'énergie fossile.
Selon Nicolas Michel, directeur de l’unité opérationnelle de Veolia Auror’Environnement, le modèle de centre de traitement est parfaitement applicable à une métropole comme Casablanca. Selon lui, la quantité de déchets n’a diminué que de 7% durant les 5 dernières années malgré de prise de conscience des citoyens et l’importance du tri en amont. La baisse n'a pas perturbé le fonctionnement du centre de traitement Veolia.
S'agissant du taux d'humidité, "il existe des méthodes pour sécher les déchets avant de les traiter, et le taux diminuera systématiquement après l'application du tri en amont", explique le directeur de l'unité opérationnelle.
Surveillance de la qualité de l’air
L’association AirParif, à but non lucratif, est le délégataire chargé de la surveillance de la qualité de l’air dans la région parisienne. La gouvernance de l’entité est assurée par les services de l’Etat, les collectivités locales, les représentants des activités émettrices de polluants atmosphériques, les associations de protection de l’environnement et de consommateurs et les professionnels de la santé.
Le but des mesures permanentes de la qualité de l’air est de permettre aux autorités d'agir sur l’activité économique ou sur la mobilité pour continuer à respecter la réglementation et les recommandations de l’OMS.
Les données établies par AirParif sont en open source. Tout le monde peut y accéder gratuitement.
L’association a développé une application mobile destinée à tous les citoyens. Le service met à la disposition des Parisiens des cartes interactives de la ville en fonction des zones les plus polluées où les particules fines sont les plus condensées. Le cœur de cible est constitué des cyclistes et des coureurs, ou les amateurs de marche, pour éviter les passages chargés de particules.
Le même service a été développé au Maroc dans le cadre du Programme national pour l'amélioration de la qualité de l’air 2017-2030.
Un réseau de surveillance de la qualité de l'air est installé dans plusieurs régions du Royaume. Un comité permanent de suivi et de contrôle de la qualité de l'air est institué dans chacune d'entre elles.
Le secrétariat d’Etat chargé du développement durable a adopté un programme pour la réalisation des cadastres des émissions atmosphériques dans les grandes villes qui décrivent la répartition spatiale et l’évolution temporelle des émissions atmosphériques.
Ils permettent de réaliser un inventaire des émissions atmosphériques, d'analyser les tendances d’évolution des émissions pour le moyen terme, d'évaluer l’impact de ces tendances sur la santé des populations et d'élaborer un plan d’action avec un échéancier d’exécution.
Ce programme concerne actuellement Casablanca, Tadla, Azilal, Fès, Gharb Chrarda, Safi, El Jadida, Youssoufia, Tanger, Tétouan, Rabat, Salé, Temara, Marrakech, Essaouira, Benslimane, Khouribga et Settat.