Après le discours du Roi: Maroc, un modèle social peu inclusif
PAR LARABI JAIDI, ECONOMISTE. Le modèle de développement laisse apparaître, sur son volet social, de grandes disparités et des dysfonctionnements patents. C’est un modèle peu inclusif.
La destruction massive de postes de travail dans l’agriculture et l’industrie à la recherche d’une plus grande productivité réduit la création moyenne nette de travail à quelques milliers de postes sans rapport avec le volume et la qualité d’emplois nécessaires pour l’absorption des jeunes arrivants sur le marché du travail.
La politique active de l’emploi reste ancrée sur les dispositifs à l’adresse des jeunes diplômés, et pas suffisamment orientée vers les besoins, les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en étude, ni formation (les NEET: Neither in Employment or in Education or Training). Elle est encore moins adaptée à la recherche la valorisation des niches dans les pores des économies locales.
Les inégalités se perpétuent tout en épousant plusieurs formes:
-les discriminations dans l’égalité de droit,
-les inégalités de chances,
-et inégalités de situations dans le cycle de vie.
La société marocaine bouge mais l’ascenseur social peine à entretenir sa vitesse. L’émergence d’une classe moyenne forte et étendue est entravée par la rigidité des positions dans les extrêmes du tissu social.
Dans sa forme actuelle, le modèle social marocain se caractérise donc par la coexistence de plusieurs logiques de protection sociale (assurances et assistance) et de plusieurs modes de financement (par les cotisations et par l’impôt), coexistence dont l’efficacité est régulièrement questionnée.
Les fondements du modèle social sont ébranlés par les déséquilibres de financement de compartiments du système (retraite, couverture médicale, ramed…). Le modèle social marocain aurait atteint ses limites et serait confronté à une crise de légitimité, de solvabilité et d’efficacité face à la montée des valeurs individualistes, à un financement déséquilibré et à un accroissement des inégalités entre les citoyens.
Aujourd’hui et à l’évidence, s’il est une question qui doit être traitée en continu et sur le long terme, c’est bien celle de la justice sociale.
Cette réflexion est nécessaire pour la réforme de notre politique de cohésion sociale, de notre système de protection sociale, de transferts sociaux, de répartition de revenus et nos politiques sociales.
Nous avons besoin de critères suffisamment clairs et opérationnels pour départager les inégalités acceptables ou justifiables de celles qui ne le sont pas afin d’orienter l’action.
Cette réflexion sur les principes de justice sociale est triplement nécessaire. Elle l’est d’abord économiquement car, pour définir correctement les politiques publiques, nous avons besoin d’une pensée claire sur les questions d’égalité et de justice.
Elle l’est ensuite politiquement, car elle constitue une exigence de la démocratie: pour bien fonctionner, celle-ci a besoin de principes régulateurs des conflits et de mécanismes de prévoyance sociale efficients.
Elle l’est systémiquement, la reconfiguration du modèle social devra tenir compte de l’insertion du Maroc dans la mondialisation qui soumet notre modèle économique à l’épreuve de la compétitivité.
Face aux nouveaux risques sociaux (dépendance, insécurité de l’emploi, etc.) et la dimension plurielle des inégalités contemporaines (sociales, économiques, intergénérationnelles et territoriales), le modèle social ne doit-il pas évoluer dans le sens d’un plus grand universalisme?
L’Etat, garant ultime de la cohésion sociale, ne doit-il pas se donner les moyens de remplir pleinement ce rôle en se dotant d’une organisation et des outils d’expertise et d’évaluation qui lui soient appropriés?
Toutes les parties concernées mettent en cause l’efficacité du modèle social actuel et sont unanimes quant à la nécessité de le revisiter de fond en comble. Chacun à sa façon et selon sa propre regard et logique des choses.
Le patronat est sollicité et s'inquiète de la facture sur les finances et la compétitivité de l'entreprise. Les syndicats revendiquent des gains immédiats pour les travailleurs. Le gouvernement cherche à dégager un consensus impossible sur les choix alternatifs.
L’enjeu n’est pas seulement de trouver des solutions pérennes aux fonctions des différentes composantes du système (santé, retraite, prestations de court terme, transferts sociaux...). Il est de dégager une vision globale de la réforme du système, de concevoir une nouvelle architecture, harmonieuse et intégrée, de la solidarité sociale par une concertation effective et une implication responsable de toutes les parties prenantes.
En tant que telles, les politiques sociales demandent à être revisitées pour:
-garantir l’accessibilité effective aux services sociaux de base,
-mieux cibler la dépense publique en faveur des personnes vulnérables et des espaces territoires enclavés et en souffrance.
Ceci est d'autant plus important aujourd'hui que les populations à risques seront plus nombreuses, que les itinéraires d'insertion seront plus longs, que la création d'offre de travail est complexe.
Il est aujourd'hui indispensable de mieux estimer les impacts sociaux qu'auront à terme un certain nombre de politiques publiques.
Un nouveau modèle social ambitieux implique de définir une approche globale et coordonnée de l’action sociale.
Cette approche est rendue d’autant plus nécessaire que son champ est fractionné entre plusieurs ministères et diverses institutions chargées de piloter des dispositifs spécifiques transversaux (INDH, ADS, Entraide Nationale, Promotion Nationale…). Ce type de situation engendre un gaspillage des moyens, une complication des procédures d’action, voire des difficultés d'harmoniser des interventions.
Enfin, une politique sociale ambitieuse implique un pilotage politiquement fort, doté d’une vision prospective, d’une démarche cohérente et d’une répartition articulée des compétences entre divers ministères et organismes au niveau central et au niveau local. Cela permettra d’atténuer les risques de cloisonnement et d’éviter les coupures entre départements sociaux.