Lamia Boutaleb: Les premiers pas en politique d’une technocrate
La réponse laborieuse de la secrétaire d’Etat au tourisme à une question orale au Parlement pose la question des lacunes linguistiques de certains nouveaux venus dans l'Exécutif. Selon un ancien ministre et une experte en coaching politique, ce phénomène touchant les technocrates est fréquent en début de mandat ministériel mais s'estompe à moyen-terme.
Moqueries, jugements de valeur et insultes ont suivi la prestation de la jeune secrétaire d’Etat au tourisme. En dehors des railleries sur la pauvreté de son lexique et sur ses hésitations, la question récurrente est: Peut-on intégrer un gouvernement sans maîtriser la langue de son pays? Car il est clair que Lamia Boutaleb ne maîtrise pas l'arabe, langue de ses concitoyens et de l'administration.
La réponse est bien évidemment négative mais cela ne la disqualifie pas pour autant à exercer ses nouvelles prérogatives sachant que plusieurs anciens hauts responsables exclusivement francophones sont devenus dans un délai raisonnable des arabophones efficaces.
Certains se sont arrêtés à sa prestation peu convaincante pour juger Lamia Boutaleb et c'est naturel car cela se passe comme ça de nos jours. C'est l'ère de l'image, de la vidéo, du paraître, de la capacité à s'exprimer et à convaincre. Lamia Boutaleb dispose d’un parcours que l'on dit brillant dans la gestion des fonds d’investissement utile au tourisme. A supposer que cela soit vrai, si elle ne maîtrise pas sa communication elle ne réussira pas.
Sa méconnaissance de la langue arabe l’a desservie et lui a donné une image d’acculturée peu compatible avec ses fonctions ministérielles. De plus, son trac flagrant devant les parlementaires n’a fait qu’aggraver sa première sortie politique qui lui a valu des qualificatifs peu amènes.
Dans le passé, d’autres hauts responsables ont été moqués pour leurs lacunes linguistiques comme le jeune ministre délégué Mamoune Bouhdoud ou le président du RNI Aziz Akhannouch dont la première intervention au Parlement avait donné lieu à un article moqueur dans un hebdomadaire.
Hormis son niveau approximatif en langue arabe, la secrétaire d’Etat a été handicapée par son manque de maîtrise des codes parlementaires car elle ne s’était jamais frottée au monde politique. C'est le Talon d'Achille de tout technocrate que l'on a "colorié" pour l'intégrer à un parti et à un gouvernement: la politique et le terrain sont les meilleures écoles pour apprendre à s'exprimer. C'est s'exprimer ou mourir.
Lors de sa première intervention en 2013 devant les députés, Moulay Hafid Elalamy leur avait demandé d’être indulgents avec sa faible maîtrise de l’arabe mais au final son bagout avait fait la différence avec la jeune Boutaleb. Aujourd'hui, MHE maîtrise parfaitement sa communication.
Sachant que depuis une vingtaine d’années, l’usage de l’arabe s’est généralisé à l’hémicycle et dans tous les cénacles politiques, certains nouveaux ministres formés à la mission étrangère où l’arabe est peu enseigné font régulièrement l’objet de moqueries surtout au début de leur mandat.
L’ancien ministre de la culture, Amine Sbihi, joint par Médias24, minimise ce phénomène car, selon lui, le vrai problème en politique n’est pas le manque de maîtrise de la langue qui n’est pas insurmontable mais plutôt la capacité à affronter ses partenaires ou opposants politiques.
"Quand on entre au gouvernement avec des lacunes pour s’exprimer dans la langue officielle, il suffit de prendre, à titre personnel, des cours de soutien pour régler le problème en quelques mois.
"Les exemples sont nombreux où des personnes comme Driss Benhima peu habituées dans leur vie professionnelle à parler en arabe n’ont désormais plus aucun problème pour se faire comprendre.
"La vraie difficulté consiste à affronter des commissions parlementaires et pour y arriver, il faut maîtriser son sujet grâce aux membres de son cabinet et d’experts privés en communication qui aident à faire passer les messages politiques. Ce processus dure environ 6 mois pour devenir rodé à toute situation", nous apprend Sbihi qui conclut que personne ne doit s’arroger le droit de juger le niveau de marocanité des ministres plus à l’aise en anglais ou en français dans leurs vies antérieures.
Après avoir visionné l’intervention de Boutaleb, une spécialiste en communication politique, requérant l’anonymat pour ne pas se poser en donneuse de leçons, nous déclare que les Marocains aiment se moquer de ceux qui ne maîtrisent pas les langues natale ou étrangère comme le ministre Mustapha El Khalfi dont le passage dans une télévision française avait provoqué les mêmes railleries.
"Il n’y a pas mort d’homme car les politiques qui doivent prendre des cours d’arabe dans le cadre de leurs nouvelles fonctions ministérielles sont plus nombreux qu’on ne croit. Le plus important est de faire ses devoirs à la maison pour maîtriser son sujet ce qui n’était pas le cas de la secrétaire d’Etat.
"Hormis ses difficultés linguistiques surmontables en six mois (avec une heure de soutien par jour), la secrétaire d’Etat doit travailler avec deux types de coach pour s’adapter à ses nouveaux interlocuteurs et remédier à son trac.
"L’un spécialisé en prise de parole en public la fera travailler sur sa posture, sa phraséologie, et sa gestuelle (manière de regarder les gens ou dont elle devra bouger ses mains …).
"Le 2ème sera un coach politique (ministre expérimenté …) qui l’aidera à dresser les bons messages, identifier la typologie de son public pour déterminer à quel niveau d’arguments ils sont sensibles, ce qu’ils sont prêts ou pas à entendre, qui il faut convaincre en particulier dans une assemblée …. ", conclut notre source qui pense que la secrétaire d’Etat n’aura aucun mal à s’améliorer au regard de son parcours "brillant" de gestionnaire de fonds d’investissement américains.
Au final, il est facile de se moquer de personnes qui ne maîtrisent pas (encore) le langage politique mais l’essentiel est la compétence car tous ne sont pas nés tribun comme cet ancien Chef du gouvernement qui avait l'art de convaincre sans avoir forcément raison.