Les phrases-choc de Miriem Bensalah: “Aucun pays n’a bâti une économie pérenne sur des bas salaires”
La présidente de la CGEM Miriem Bensalah Chaqroun a prononcé une allocution piquante, incisive, aussi bien dans le fond que dans le ton, à l’ouverture du colloque organisé par l’Association des membres de l’inspection générale des finances (AMIF) : “Quel modèle de développement pour l’entrée du Maroc dans le concert des pays émergents“.
Ce discours pourrait être une source d'inspiration pour l'opposition, qui apporte rarement une critique pertinente sur l'action et le bilan économiques du gouvernement.
Voici des extraits du discours de Miriem Bensalah:
“(…) Dans la littérature très fournie sur le concept de pays émergent, les définitions abondent, autant que les justifications, mais l’on peut retenir quelques points de convergence: être un pays émergent c’est:
-Réaliser un bon niveau de développement humain,
-Disposer d’un marché intérieur en pleine expansion,
-Ouvrir fortement l‘économie sur le commerce extérieur
-Atteindre un niveau relativement élevé d’industrialisation et d’exportation de produits industriels
-Avoir un fort taux de croissance du PIB.
"Sur ces 5 critères, communément partagés, notre note est à peine de 2/5. Nous avons certes une économie ouverte (peut-être même un peu trop) et un marché intérieur qui soutient la croissance. Pour le reste, les chiffres sont têtus:
-Alors qu’au cours de la période 2007-2011, le taux de croissance moyen annuel avait atteint 4,6%, il n’est que de 3,3% pour la période 2012 à 2016. En 5 ans donc, nous avons perdu 1,3 point de croissance et le plus préoccupant est que ce ralentissement vient du PIB non agricole.
-La part de l’industrie dans le PIB, malgré les résultats probants de certains métiers mondiaux du Maroc tels que l’automobile ou l’aéronautique, ne dépasse pas 16% aujourd’hui.
-En matière de développement humain, nous sommes classés 126e sur 188 pays, soit dans la moitié inférieure du classement.
"Nous sommes donc toujours en voie d’émergence, même si nos fondamentaux macro-économiques restent sains et même si nos structures productives, notre système financier et nos infrastructures sont modernes. Nous sommes encore un pays en voie de développement.
"N’en soyons pas vexés… et cherchons la voie de l’excellence.
“Au-delà des définitions et de la grille de lecture que nous utilisons pour juger de la distance qui nous sépare du statut de pays émergent, je pense que le modèle auquel notre pays aspire est celui d’une économie assurant à la fois le développement économique et social.
“Une économie:
-Attractive pour les investissements,
-Créatrice de valeur ajoutée produite localement,
-Pourvoyeuse d’emplois pérennes,
-Génératrice de ressources suffisantes pour alimenter l’investissement étatique,
-Disposant d’une base élargie de contribuables pour alléger la pression fiscale.
"En ce sens, je voudrais partager avec vous quelques réflexions:
"La croissance marocaine est soutenue en grande partie par la consommation intérieure, mais, tendanciellement, celle-ci croît plus vite que les investissements: cela veut dire que le surplus de consommation est alimenté par les importations ;
"Nous avons de belles réussites industrielles dans le domaine de l’automobile, de l’aéronautique, de l’électronique et de la chimie. Mais quel est leur poids dans le PIB? Nous avons une compétitivité en pointillés.
"Nous tentons aujourd’hui d’attirer des investissements étrangers, avec l’argument que les salaires en Chine deviennent plus chers qu’au Maroc. Aucun pays à travers l’histoire de l’industrie n’a bâti une économie pérenne sur des bas salaires. En tous les cas, cela ne marche qu’un temps!
"10 sociétés assurent 25% des recettes de l’IS au Maroc et 75% des recettes de l’IR proviennent des salariés. Il y a donc une iniquité, qui contribue à maintenir une pression fiscale élevée sur les bons élèves.
"Le modèle de développement économique que le Maroc doit s’atteler à construire, doit être la résultante d’une réflexion qui nous permette de créer les conditions d’une compétitivité globale de tous les facteurs et non pas seulement des salaires ou des zones franches aux avantages sélectifs, pour quelques investisseurs seulement.
1/ Nous devons articuler notre pensée en termes de filières industrielles englobant non seulement les nouveaux métiers mondiaux du Maroc, mais également ceux qui constituent l’épine dorsale de son économie d’aujourd’hui: le tourisme, l’agriculture, la pêche, l’industrie -véritable créatrice de richesses - le BTP, l’immobilier, le transport, les services…
Par exemple, le tourisme est une industrie qui se nourrit à la fois de l’immobilier, du transport, du commerce, des services, de l’agroalimentaire… Mais les stratégies existantes pour ces secteurs tiennent-elle compte du tourisme?
Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, pour illustrer la nécessité de la convergence des politiques sectorielles.
2/ L’autre défi que nous aurons à relever est celui d’une croissance inclusive. En 2015, notre taux de croissance a été de 4,5% mais nous avons créé seulement 33.000 emplois nets. Notre croissance crée moins d’opportunités de travail. Comment dans ces conditions fournir des emplois aux jeunes diplômés et aux femmes?
3 /La croissance ne sera pas non plus pérenne, si elle ne repose pas sur le capital humain qui prendra le relais. Nous avons de belles stratégies sectorielles, mais quels sont les femmes et les hommes qui vont les mettre en musique demain? Les entreprises ont besoin de recruter, mais où sont les profils adéquats, qu’ils parlent arabe, français ou chinois? S’il est une priorité pour notre pays, c’est bien le chantier de l’éducation et de la formation.
On le voit encore avec la prépondérance d’une main-d’œuvre peu qualifiée au sein des entreprises et une insuffisance de l’innovation.
Il y a va de notre compétitivité!
4/ La croissance ne sera pas non plus pérenne, ni forte, si elle ne renouvelle pas ses méthodes et ses produits. Or, le Maroc ne dépense que 0.8% de son PIB en recherche & développement, là ou la moyenne mondiale est de 2.1%. C’est peu! Il faut faire plus et dans le cadre d’un plan national de recherche et de développement.
5/ Enfin, il y a la nécessité aujourd’hui d’intégrer dans le modèle de développement, toute cette dynamique, ces femmes et ces hommes qui constituent l’écosystème de l’informel. Le problème n’est pas dans le vendeur ambulant, mais dans l’origine des produits qu’il vend! Notre industrie est étouffée par la contrebande et par les produits qui n’intègrent dans leurs coûts ni impôts, ni charges sociales.
"L’informel est une chaîne destructrice de valeur, qui créé de la précarité pour le capital humain, qui n’enrichit pas la collectivité et qui fait peser un grand danger sur notre tissu productif. Il faut agir et vite!
"Nous avons besoin d’une nouvelle génération de réformes, avec une réelle synergie entre le global, le sectoriel ET le régional.
"Je reste persuadée que le futur modèle de développement s’appuiera sur la nouvelle économie, inclusive, faisant de l’environnement, du capital humain et des territoires, les fers de lance.
"Il y a cinq siècles, Mustapha Zemmouri, explorateur marocain, quittait ses côtes atlantiques, où nous nous trouvons aujourd’hui, pour devenir le premier Africain à poser pied sur ce qui est maintenant les Etats-Unis d’Amérique. Je vous cite cet exemple pour vous dire: bâtir un nouveau modèle d’émergence, c’est aller vers de nouvelles conquêtes".
Le colloque se tient jeudi et vendredi 2 et 3 juin à Skhirat.