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Médiouna. Reportage au coeur d’une décharge sauvage qui a plus de 30 ans

Il y a une dizaine de kilomètres à parcourir pour atteindre la commune rurale de Médiouna, à la périphérie de Casablanca. L’air commence à devenir irrespirable, dix minutes avant d’arriver à la décharge.

Médiouna. Reportage au coeur d’une décharge sauvage qui a plus de 30 ans
Nabila Fathi
Le 9 mai 2016 à 18h25 | Modifié 11 avril 2021 à 1h04

Nous sommes accueillis alors par des sacs en plastique survolant la route des deux côtés, du lixiviat arrosant généreusement la voie et une poussière typique aux endroits extrêmement pollués. 

On savait à quoi il fallait s’attendre. Mais la réalité a dépassé ce qu’on pouvait imaginer. Une immense décharge de 65 ha à ciel ouvert, comme on n’en voit plus. En tous les cas, pas dans un pays qui abrite dans 5 mois la Cop22, l’événement écologique mondial le plus attendu de l’année, pas à proximité de la forêt de Bouskoura, le poumon de la capitale économique.

3.000 personnes vivent à quelques mètres de la décharge

Arrivés sur place, des employés des sociétés de nettoyage nous ont fait signe de ne pas prendre de photos. Ils ont des consignes dans ce sens. Leurs responsables savent pertinemment que les images seront insoutenables.

Nous sommes sous le choc. Par ci, des bovins, ovins, équidés, oiseaux, chiens errants… qui ont fait du site un lieu privilégié pour leur alimentation, des rivières de lixiviat qui forment un paysage tristement surnaturel, des insectes de tous genres, qui bourdonnent ….

Et puis des familles entières qui habitent à moins de dix mètres de la décharge, au douar Lahlaybiya. Quelque 3.000 personnes au total, selon les chiffres du Conseil préfectoral de Médiouna.  

Médiouna. Reportage au coeur d’une décharge sauvage qui a plus de 30 ans

On a peine à croire que l'on puisse vivre dans un environnement aussi pollué, où on sent les ordures à longueur de journée. "Ah bon, ça sent mauvais. J’avoue que je m’y suis habitué", nous déclare Mohamed Khennoun, vice-président du Conseil préfectoral de Médiouna.  

Les habitants de Lahlaybiya, sont peut-être dans le même cas de figure. Peut être que leurs facultés olfactives ont été endommagées au contact de ces odeurs au quotidien. Mais l’impact sur leur santé n’en est pas amoindri.

"Il suffit de se renseigner sur le nombre inquiétant des maladies de peau, des maladies respiratoires et des fausses couches dans la région pour se rendre compte de la gravité de la situation", déclare à Médias 24 Zakaria Idrissi, président du Conseil préfectoral de Mediouna, un fervent opposant au projet de la nouvelle décharge.

Ce constat est confirmé par Anouar Assadat, délégué de la Santé dans la commune. "Nous avons remarqué que ces cas dépassent de très loin la moyenne nationale. Nous allons lancer une étude pour établir le lien avec la décharge. Nous cherchons des fonds pour la financer", nous a-t-il confirmé.

La durée de vie de l’actuelle décharge, qui arrivera à saturation en novembre 2016, fait d’elle un sujet relevant déjà du passé. Tous les projecteurs sont désormais braqués sur l’éventuelle nouvelle décharge. Eventuelle, car  l’autorisation n’est pas encore accordée à la commune.

Peut-être qu’elle ne le sera jamais, si Chafik Amine Hachem, président de la commune de Mejjatiya, reste ferme et surtout s’il arrive à faire face à la pression qui sera exercée pour construire rapidement une nouvelle décharge, assez rapidement pour être prête avant la Cop22.

Le rachat du terrain, après moult tergiversations, n’est qu’une première étape de franchie. Un contrat conclu in extremis ente la Commune de Casablanca et les propriétaires du terrain, -la famille Atlassi- sous la menace de l’expropriation, au prix de 44 millions de DH, à raison de 125 DH/m2.

L’histoire d’une exploitation agricole qui deviendra un dépotoir

Le terrain fut acheté en 1973 par le père des héritiers actuels, une dizaine au total, pour y cultiver des pommes de terre. C'était un industriel, parti de Tafraout, son village natal  pour faire fortune dans  le négoce du tissu, entre Tanger et Nouakchott, puis dans l’industrie, avant de s’installer à Casablanca et d’acquérir le terrain de Médiouna, nous raconte une source proche du dossier.

C’est dans ce terrain qu’il a construit une sorte de maison secondaire, 8 hangars, installé un poste de transformation de 500 kVA, creusé 5 puits… A l’époque, les habitants du douar Lahlaybiya, aujourd’hui pour la plupart chiffonniers dans la décharge, travaillaient soit dans l’exploitation agricole de Lhaj Atlassi (une soixantaine), soit dans la carrière de pierres d’à côté, qui est à l’origine même de la création du douar.

Médiouna. Reportage au coeur d’une décharge sauvage qui a plus de 30 ans

1982 a sonné le début de la fin. C’est cette année-là que la commune de Aïn Chock à Casablanca a commencé à jeter ses déchets dans l’actuelle décharge.

Plus les années passaient, plus l’exploitation agricole des Atlassi, collée à la décharge, peinait à continuer ses activités, jusqu'à son arrêt définitif vers la fin des années 90. Plusieurs procès ont été intentés par les propriétaires contre la commune pour préjudice. C’était sans compter avec un autre événement inattendu: la Commune de Casablanca avait des visées sur ce terrain, pour en faire un dépotoir, le deuxième, à Médiouna.

L’affaire prend l’ampleur qu’on connaît et devient éminemment politique. "Les propriétaires ne voulaient pas vendre. Ils ont proposé à la commune de leur donner un autre terrain en échange, à Médiouna ou ailleurs. Sans suite", confie notre source.

La proposition des Atalssi n’était certainement pas anodine. Ils savaient qu’ils allaient perdre dans l’affaire de la vente et qu’un échange allait pouvoir amortir les dégâts. Aux alentours de la décharge, les prix du foncier avoisinent les 500 DH/m2. Plusieurs projets immobiliers sortent de terre à quelques centaines de mètres de la décharge. Des programmes privés et d’autres destinés au recasement des bidonvillois, dont ceux de douar Lahlaybiya.

Une solution de replâtrage

De nombreuses sources s’accordent à le dire. Les 35 ha que compte le terrain récemment acheté ne permettront pas d’absorber longtemps les déchets de la capitale économique. "C’est de l’improvisation", souligne Zakaria Idrissi. Il ajoute: "on ne décide pas cinq mois à l’avance de construire une décharge."

Une position partagée par Moncef Belkhayat, vice-président de la région Casablanca-Settat. "La décharge constitue pour nous un dossier prioritaire. Il n'y a pas de place pour les demi-mesures. Il faut mettre en place des solutions radicales, avec une vraie entreprise de transformation des déchets, pour couvrir les besoins de la région", souligne-t-il.

"Il faut au moins 3 ans pour faire le diagnostic de l’existant, déterminer les besoins, localiser le terrain adéquat, mobiliser les fonds et construire l’usine", ajoute-t-il. Et en attendant? "C’est à la ville de gérer ce problème, qui perdure depuis des années", conclut-il.  

Il faut savoir que le ministère de l’Environnement a consacré cette année un budget de 75 millions de DH, versé à la commune de Casablanca en tant que gestionnaire et responsable de la réhabilitation de la décharge. 

Il a en outre mobilisé une enveloppe de 2,5 MDH pour la réalisation d’une étude sur le plan directeur de gestion des déchets ménagers et assimilés. Et il est prêt à investir 70 MDH pour financer un centre de tri et de valorisation des déchets, en partenariat avec la commune de Casablanca, qui mettra 20,4 MDH dans ce projet. 

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Nabila Fathi
Le 9 mai 2016 à 18h25

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