Le Maroc n'accueillera pas le sommet arabe, voici pourquoi
La décision est un coup de tonnerre dans le ciel du consensus mou panarabe. Voici la version officielle et notre commentaire.
Le prochain sommet arabe annuel devait se tenir les 6 et 7 avril 2016 à Marrakech.
Sur instructions du Roi Mohammed VI, le ministre des Affaires étrangères et de la coopération, Salaheddine Mezouar, a informé, ce vendredi 19 février, le secrétaire général de la Ligue des Etats arabes, Nabil Al Arabi, de la décision du Royaume du Maroc de céder son droit d'organiser une session ordinaire du Sommet arabe.
Cette décision a été prise conformément aux dispositions de la Charte de la Ligue des Etats arabe et sur la base des consultations entreprises avec plusieurs Etats arabes frères, suite à une réflexion consciente, responsable et engagée en faveur de l'efficacité de l'action arabe commune et la nécessité de préserver sa crédibilité, indique un communiqué du ministère des Affaires étrangères et de la coopération.
Au regard des défis auxquels fait face le monde arabe aujourd'hui, le Sommet arabe ne peut être une fin en soi ou devenir une simple réunion de circonstance. Les conditions objectives pour garantir le succès d'un sommet arabe, à même de prendre des décisions à la hauteur de la situation et des aspirations des peuples arabes, ne sont pas réunies, souligne le communiqué.
Face à l'absence de décisions importantes et d'initiatives concrètes, à même d'être soumises aux Chefs d'Etat arabes, ce sommet ne sera qu'une occasion d'adopter des résolutions ordinaires et de prononcer des discours qui ne feront que donner une fausse impression d'unité et de solidarité entre les Etats du monde arabe, ajoute le communiqué.
Le monde arabe traverse, certes, une période difficile. L'heure de la vérité a sonné. Les leaders des pays arabes ne peuvent se contenter, une nouvelle fois, d'un simple diagnostic amer de la situation de divergences et de divisions que vit le monde arabe, sans fournir des réponses collectives décisives et fermes, susceptibles de faire face à cette situation, que ce soit en Irak, au Yémen ou en Syrie, où les crises se compliquent davantage, à cause des nombreuses manoeuvres et des agendas régionaux et internationaux, note le communiqué.
De même, les leaders des pays arabes ne peuvent rester les bras croisés face aux problèmes économiques et sociaux de leurs peuples ou se contenter de voir en spectateurs les drames que vit le citoyen arabe.
Le Maroc ne veut pas que ce sommet se tienne sur son sol sans apporter pour autant une valeur ajoutée dans le sillage de la défense de la première cause des Arabes et des musulmans, à savoir la question palestinienne et Al Qods Acharif, alors que la colonisation israélienne et les violations se poursuivent dans les territoires palestiniens occupés, où le nombre de morts et de prisonniers palestiniens ne cesse d'augmenter, poursuit le communiqué.
Le Royaume du Maroc, à l'instar de tous les pays arabes frères, aspire à la tenue d'un Sommet de l'éveil arabe pour renouveler l'action arabe commune et solidaire comme étant la seule voie susceptible de redonner espoir aux peuples arabes.
C'est ce qui inspire la contribution constructive et le rôle reconnu du Maroc dans le soutien du processus politique en Libye, qui a donné lieu à l'Accord historique de Skhirat et à la formation d'un gouvernement d'union nationale dans ce pays maghrébin frère.
L'appropriation collective et l'édification commune de l'avenir des pays arabes constituent les meilleurs gages de la stabilité et un rempart face à la recrudescence des tensions régionales, à la montée des tendances à l'extrémisme, à la violence et au terrorisme, qui sapent les fondements de l'Etat moderne et attentent à nos valeurs ancestrales, ajoute le communiqué.
Le Maroc poursuivra son action constante au service des questions arabes justes et contre les divisions confessionnelles, qui alimentent le repli et l'extrémisme et pour promouvoir le rôle de la Ligue des Etats arabes en tant que catalyseur des grands projets sociétaux, conclut le communiqué.
Depuis l'an 2000, la charte de la Ligue arabe prévoit un sommet annuel, acueilli par les différents pays à tour de rôle selon l'ordre alphabétique. En cas de désistement du pays concerné, c'est le siège de la Ligue arabe, autrement dit l'Egypte, qui accueille ce sommet ou bien le pays suivant dans l'ordre alphabétique. Ce sera donc le cas cette année, c'est-à-dire soit l'Egypte, soit la Mauritanie.
Les déclarations de Mezouar
Salaheddine Mezouar vient d'accorder à la chaîne internationale Sky News (en langue arabe) une interview de 17 minutes, qui confirme ce que l'on pouvait penser de la décision marocaine: qu'elle est certainement justifiée par le constat d'une divergence indépassable au sujet de la manière d'aborder la crise syrienne.
En effet, le pays hôte préside le sommet et dispose d'une latitude assez large en matière d'ordre du jour et pour orienter les travaux, voire la décision finale. Cela est vrai, sauf s'il constate, dans les contacts préliminaires au sommet, que l'on s'achemine vers un blocage indépassable.
C'est probablement le cas et cela concerne la situation en Syrie.
La Turquie, pays non arabe, limitrophe de la Syrie, est en train de jouer sa propre partition. Elle pousse à une intervention arabe au sol, avec une participation turque. Son objectif est uniquement d'éviter la création d'un bastion kurde en Syrie.
Le Maroc est solidaire avec les pays du Golfe, avec lesquels il a des accords d défense commune. On l'a vu au Yémen, avec la participation des F-16 marocains aux combats contre les Houthis. On l'a vu également en Syrie, lorsque des F-16 marocains ont pris part à des frappes contre Daech.
Mais la situation a complètement changé, avec l'implantation de l'armée russe en Syrie. Une offensive au sol ne pourrait qu'envenimer la situation et faire imploser la Syrie. La meilleure solution reste une issue politique, comme on le voit en Libye.
C'est la position marocaine. Elle n'est pas conforme à celle d l'Arabie saoudite. Les deux pays restent liés par une alliance stratégique, le Maroc prend part aux manoeuvres militaires organisées dans le Nord de l'Arabie saoudite, mais mais ils divergent manifestement sur l'analyse de la situation sur le théâtre syrien. Un autre pays qui pèse lourd dans le monde arabe, l'Egypte, est également opposé à une intervention au sol en Syrie. On s'acheminait donc vers un sommet qui soit va effleurer les sujets de fond et se contenter de généralités, soit constater les profondes divergences.
Voici l'interview de Mezouar à Sky News: