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Débat. “Les vigiles armés et la police n’ont pas leur place dans les universités”

Les affrontements dans les universités marocaines sont de plus en plus violents. Quelles en sont les causes? A quand remontent les premiers conflits? Quels sont les courants présents dans ces établissements? Eclairage de Hassan Qranfal, sociologue.  

Débat. “Les vigiles armés et la police n’ont pas leur place dans les universités”
Nabila Fathi
Le 5 février 2016 à 16h43 | Modifié 5 février 2016 à 16h43

Le 20 janvier à Agadir et le 23 janvier à Marrakech, les affrontements entre factions estudiantines ont fait deux morts, tous les deux étrangers à l'université. Le parquet a ouvert une enquête, des suspects ont été identifiés.

Ces affrontements aux conséquences tragiques suscitent de nombreuses interrogations. Voici le point de vue de Hassan Qranfal, sociologue.

 

Médias24: Sur un plan sociologique, quelle lecture peut-on faire des violences dans les universités marocaines ?

Hassan Qranfal: Depuis la création de nos premières universités, à la fin des années 50, chaque parti politique veillait à y être représenté. L’USFP, le PPS, l’ex-OADP et l’Istiqlal étaient concernés. Très vite, les étudiants se sont politisés. Des courants politiques estudiantins ont vu le jour.

Il y avait certes des affrontements, mais pas de victimes comme on en voit de nos jours.

La violence telle que vécue aujourd’hui a été amplifiée par l’arrivée de nouveaux acteurs politiques, dont les mouvances islamique ou amazighe….

Le début des années 80 a connu l’apparition du courant islamiste (Chabiba Islamiya et Al Adl wal Ihsane) qui a investi le terrain universitaire et s’y est installé.

Le conflit qui opposait, par le passé, étudiants et pouvoir, s’est transformé en un conflit entre étudiants de différents courants. L’université s’est transformée en terrain de règlement de comptes entre les progressistes er les islamistes et dernièrement les représentants de la mouvance amazighe et les Sahraouis.

-Quelle est la configuration actuelle dans les universités marquées par la violence?

-A Fès, ce sont les frontistes (qaidiyines) d’influence marxiste et maoiste qui ont le pouvoir. La grande partie de ces étudiants anti-système sont des sympathisants d’Annahj Addimocrati.

Sur le plan quantitatif, ils ne sont pas très nombreux, quelques centaines de personnes, mais ils sont bien organisés, avec une logistique adaptée et un esprit de solidarité qui leur fait gagner des sympathisants.  

A Oujda, les conflits sont récurrents entre frontistes, amazighs et islamistes.

A Marrakech, les affrontements ont lieu entre les Sahraouis et les Amazighs. Idem pour Agadir.

-L’université est devenue un lieu de non droit.  Comment y remédier ?

-C’est une équation à plusieurs variables. Elle pose un dilemme. Le respect de l’enceinte académique en tant qu’endroit neutre sans présence policière ni contrôle à l’entrée ou une intervention policière à même de garantir la sécurité dans ces espaces.

La décision n’est pas évidente. Personne ne peut prédire à quel moment des violences peuvent éclater. Et si la voie est ouverte à l’intervention des forces de l’ordre, l’université perdra de sa sacralité en tant que lieu neutre.

Sans oublier que dans certains cas, l’intervention policière peut provoquer des dommages collatéraux.

-L’absence de vigiles dans les universités a-t-elle changé la donne?

-Cela fait une dizaine d’années que les vigiles n’ont plus leur place au sein des universités, à la demande du syndicat des enseignants universitaires. D’ailleurs, leur présence n’empêchait pas les violences. Elle ne faisait qu’alourdir l’ambiance.

-Pourtant, en mai 2014, le ministère de l’Intérieur a permis leur retour…

-Pas vraiment. En mai 2014, a eu lieu la publication d’une circulaire commune aux ministères de l’Intérieur et de l’Enseignement supérieur. Elle autorise les autorités locales à entrer dans les universités en cas de menace pour la sécurité.

Mais comment savoir s’il y a menace  réelle ou pas? Dans la pratique, c’est laissé à l’appréciation du doyen ou du président de l’université.

Aujourd’hui, les responsables des universités sont dans une situation délicate, mais ne font appel à la police et aux autorités qu’en cas de conflits majeurs.

Personnellement, je reste convaincu que l’université est sacrée. Elle ne doit pas être gardée par des vigiles armés ni par la police.

-Lahcen Daoudi a affirmé que ce sont des groupes minoritaires extérieurs à l’université qui sont à l’origine des violences survenues à Fès. Qu’en pensez-vous?

-Ce que je retiens de son intervention, c’est qu’il faudra désormais interdire l’accès aux personnes étrangères. Ces dernières, selon lui, pénètrent dans les universités dans le seul but d’y semer la terreur. Or, pour appliquer cette mesure, il faudra mettre en place des vigiles qui procéderont systématiquement à des contrôles d’identité.

Pour moi, c’est un retour en arrière. Cette solution est d’autant plus inacceptable qu’elle n’avait pas donné de résultats probants, du temps de son application.

-Que peut faire le gouvernement pour régler ce problème?

Intervenir avec fermeté, mais sans violence. Il faut faire preuve de pragmatisme.

-C’est-à-dire?

-Je ne pourrai pas me mettre à la place du gouvernement et réfléchir à des solutions d’ordre sécuritaire.

En tant qu’académicien, j’insiste sur le fait que ce qui se passe dans les universités marocaines n’est pas un phénomène isolé. Ce n’est que le reflet de la société marocaine, à l’image des violences dans les stades.

Seulement, les mesures d’urgence applicables aux stades ne sont pas transposables aux universités.

Cela ne signifie pas qu'on doit rester les bras croisés. Il faut réfléchir ensemble.

Le travail à faire est sur le moyen et long termes. Je n’insisterai jamais assez sur l’importance de renforcer l’esprit de tolérance et le droit à la différence. C’est tout un processus où l’université est certes partie prenante, mais où l’Etat doit jouer un rôle social et politique et la famille son rôle de vecteur de valeurs universelles. 

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Nabila Fathi
Le 5 février 2016 à 16h43

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