Al Hijra, ou quand les musulmans d’Europe migrent vers les terres d’islam
Alors qu’ils sont nés et ont grandi en France, des musulmans de France choisissent de quitter l’Hexagone pour s’exiler en terre d’islam et vivre leur religion comme au temps des premiers compagnons du prophète.
Ils sont arrivés en France durant les Trente Glorieuses à la recherche d’une vie meilleure. Alors en pleine force de l’âge, les "chibanis" d'aujourd’hui n’avaient pas rechigné à la tâche. Aujourd’hui, leurs petits fils traversent eux aussi la grande mare, mais en sens inverse.
Al Hijra, c’est le nom donné à ce grand saut vers le Maghreb ou le Moyen Orient. Selon le glossaire musulman, Al Hijra signifie exil, ou rupture, ou séparation. A l’origine, elle désigne le départ des compagnons du prophète de La Mecque vers l’oasis de Yathrib, ancien nom de Médine, en 622.
Quatorze siècles plus tard, les candidats à l’exil sont de plus en plus nombreux et s’orientent vers un modèle de communauté de croyance où tout le monde est censé être "frère".
En quête de pureté, les frères et sœurs s'investissent corps et âme dans la religion et semblent séduits par l'islam égalitariste et sa notion de justice sociale, mais aussi par le concept de communauté, appelée Oumma, qui ne peut prospérer qu’en terre d’islam.
Cette envie d’assurer la continuation de l'islam des premiers siècles n’est pas l’unique motivation des candidats à la Hirja, qui affirment vouloir fuir la montée de l’islamophobie en France; un exil révélateur d’un malaise de la société.
Les sites dédiés à la Hijra prolifèrent sur internet
Les sites communautaires réunissant des musulmans de France prêts à faire la Hijra pullulent sur la toile. Selon les recherches que nous avons effectuées, il existe une cinquantaine de sites web, forums et pages Facebook dédiées à cette question.
Dans ces lieux virtuels, des salafistes de France évoquent leur envie de s’exiler à Tanger, Alger ou au Caire. Si leur rêve devient réalité, les sœurs pourront porter le niqab sans être jugées. Elles se cacheront sous d'amples tissus noirs, qui flotteront autour d'elles quand elles marchent.
Le vendredi, les frères mettront leurs plus beaux quamis et iront à la prière collective, avant de s’attabler devant un couscous… préparé par les sœurs. Les frères et sœurs se brosseront les dents à l’aide d’un Siwak comme au temps du prophète. Ils inscriront leurs enfants dans des écoles primaires coraniques, tandis que les plus âgés seront appelés cheikhs, par respect… ce sont là des aspirations des candidats à la Hijra.
C’est la quête de la Cité idéale, celle où nous sommes tous bons et solidaires.
"La Hijra est une des plus hautes adorations avec le jihad"
Sur les forums spécialisés, les plus chanceux qui ont déjà fait le grand saut se réjouissent de leurs nouvelles vies et n’hésitent pas à donner des conseils à ceux qui seraient tentés par l’aventure. De leur côté, les "savants" rappellent gravement à coups de Hadith que la Hijra est obligatoire.
C’est le cas de Menad Benchellali, ex-figure des "filières tchétchènes", sorti de prison en 2012 et devenu animateur de séminaires prônant allégrement l’exil: "La Hijra est le fait de s’exiler, d’émigrer d’une terre vers une autre, d’un pays régi par des lois mécréantes vers un pays régi par des lois islamiques ou d’un pays submergé par la subversion et les péchés, vers un autre au moindre mal". Plus loin: "la Hijra est une des plus hautes adorations avec le jihad. Allah a cité par corrélation le jihad et la Hijra", affirme-t-il dans ce texte écrit en 2007 depuis sa cellule.
Parmi les candidats à la Hijra, on trouve à l’évidence des français d’origine marocaine, algérienne ou tunisienne mais aussi bon nombre de convertis. Souvent jeunes, ils ne maîtrisent pas l'arabe et connaissent peu l’islam. En tout, ils sont environ 4.000 à embrasser la deuxième religion de France chaque année, selon L’Express. La conversion est d’ailleurs rapide: "Prononcer la chahada devant un imam ou deux témoins suffit à devenir musulman", rappelle le journal français.
Les frères doivent bricoler, les sœurs apprendre à préparer le pain
Frère Yassine, 27 ans, fait partie de ceux qui ont fait le grand saut. Avec sa femme et ses enfants, celui qui se fait désormais appeler Abou Nayla s’est installé dans la charmante ville de Meknès.
Dans un entretien accordé à Sunna-magazine, il livre de précieux conseils à ceux qui aimeraient suivre la même voie. Son témoignage: "Avec par exemple une famille composée de 4 personnes, un salaire de 5.500 DH (soit 550 euros) suffit pour avoir un logement, une voiture, payer l’école et les frais de santé, etc…", affirme Abou Nayla. Il ajoute: "Pour les frères, je leur conseille d’apprendre à bricoler un peu et à toucher à tout. Etre polyvalent, c’est une qualité ici. Pour les sœurs, je leur conseille d’apprendre la couture, tricot et à faire le pain".
"La rue Omar ibn al-Khattâb fait face à la rue Tawhîd. Cela change des rues Zola ou Stalingrad", s’extasie un mouhajir qui a choisi de vivre aux Emirats.
Sur le site Sunna magazine, un français d’origine antillaise converti à l’islam évoque non sans humour sa nouvelle vie à Tanger. A la question "y-a-t-il des choses que tu n'aimes pas dans les transports en communs?", il répond gravement: "Malheureusement, il y a beaucoup de mixité dans les taxis". Et d’ajouter: "En plus de ça, ils ne savent pas conduire".
Alors, comment choisir sa terre d’accueil? "Ne cherchez pas à ressembler aux autres. Construisez une Hijra qui vous plaise et que vous pouvez assumer, cela varie d'une personne à une autre", lit-on sur la page Hijra Conseil qui fait dans le coaching Halal.
Un quartier dédié aux mouhajiroune au Sud du Maroc
Dans la bourgade sans âme de Hassi el Bagar, à 25 Km d’Agadir, un quartier entier dédié aux mouhajiroune émerge du néant. Zouheir et Abou Ilyes, propriétaires du site Hijra Maroc, ont acquis un terrain de 7.000 m2 dans cette bourgade et l’ont divisé en plusieurs parcelles qu’ils vendent exclusivement aux frères et sœurs.
"Nous connaissons l'importance de la Hijra ainsi que son caractère noble, mais nous savons aussi que cela n'est pas facile à préparer. C'est pour cela qu'aujourd'hui Hijra-Maroc a acquis pas moins de 7.000 m2 de terrains pour les frères et sœurs qui souhaitent s'installer durablement, incha Allah. En tant que propriétaire, vous aurez la possibilité de construire votre maison dans un quartier qui sera, exclusivement réservé aux frères et sœurs ahlou-sounna wa el-jamaaa incha Allah", assurent les deux compères qui commercialisent leurs parcelles à 800 DH le m2. En bons commerciaux, ils affirment que "Sidi Bibi est une petite ville moderne et bien structurée".